LIV. VI. — ANNONCES DE SA MORT. 26î
« frères, leur dit-il, laissez- moi un peu tout seul avec mon « Dieu; sa divine Majesté m'a averti de penser sérieusement « à une affaire de la dernière importance. Je vous la corn- « muniquerai dans quelque temps. — C'est sans doute, lui « dirent-ils, la composition d'un nouvel ouvrage? — Rien « moins que cela, repartit-il; vous le saurez une autre fois. » Sur ces paroles, ils le laissèrent jouir du don de Dieu, con«* vaincus qu'il avcdt reçu un avertissement céleste de sa mort prochaine^.
Tout l'ensemble de sa vie les confirma encore dans cette croyance. Car, à dater de ce moment, il ne se considéra plus que comme le voyageur qui, près de se mettre en route pour on pays lointain, fait tous ses préparatifs de départ. Il mit dans toutes ses affaires temporelles ce bel ordre qui éclaire les survivants sur la destination de chaque partie de l'héritage, qui rend impossible toute contestation comme tout doute, et montre dans un jour sans nuages les dernières volontés du défont. En même temps il ajouta à sa vie ordinaire ce je ne sais quoi de fini et de parfait qui convenait au couronnement de la plus belle des vies.
Toutefois un intérêt plus vaste et plus élevé sembla le préoccuper plus encore : c'était l'intérêt de son diocèse. Qu'allaient devenir ses chers diocésains sous un chef inexpérimenté, novice jusqu'alors dans l'art si difficile du gouvernement spirituel? Plein de cette pensée, il s'appliqua tout entier à former l'évêque de Ghalcédoine à ce haut ministère. Ce prélat ayant obtenu de la cour de Turin la permission de rejoindre son saint frère pour apprendre à son école les devoirs de l'épiscopat, François le prépara à prendre le gouvernement du diocèse, comme s'il devait bientôt le quitter. Tous les jours, à certaines heures, il se renfermait avec lui dans son cabinet, lui exposait en détail l'état du personnel et du matériel des paroisses ou églises du diocèse, le caractère et les mœurs des
^ Année de la Visitation, 22 octobre.
peuples et des pasteurs, leurs bonnes et mauv6Lises qualités, les moyens de corriger le mal, d'établir ou de consolider le bien, puis il lui expliquait les points principaux de la théologie, les passages les plus difficiles de TÉcriture sainte, la manière de prêcher et d'exhorter, avec les règles du gouvernement épiscopal*.(( Il est temps, mon cher frère, lui répétait*)! «( souvent, que je vous dise tout ce que je sais de meilleur; (( car qui connaît quand la retraite sonnera? » A la théorie il joignait la pratique, et lui faisait faire en sa présence toutes les fonctions épiscopales. Il le 8t même prêcher en habits pontificaux, et, comme tout le monde complimentait le nouvel orateur, François redit au chapitre qui Tenvironnait le mot de saint Jean : « lUum oportet crescere, me autem minui : C'est à lui à paraître, à moi à m'effacer et à mourir '. »
Les deux évéques menaient ensemble la vie commune dans une union parfaite, formée et entretenue par la vertu seule; car les caractères étaient tout à fait dissemblables et les tempéraments différents. François était d un accès facile , d'une bonté et d'une douceur à l'épreuve de tout, toujours prêt à excuser et à pardonner les fautes d'autrui. L'évéque de Chalcédoine , au contraire , était austère , sérieux, parlait peu ; il avait de la sévérité et même de rinûexibilité pour les pécheurs; mais l'humilité d'un côté, l'amitié de l'autre, la vertu dans tous les deux, paralysèrent ces causes de désaccord. Un jour qu'ils se préparaient à dire le bréviaire ensemble, le saint prélat fut appelé pour entendre une confession, et cette confession dura fort longtemps. Ayant ensuite commencé la récitation du bréviaire, ils s'aperçurent, à la fin du premier nocturne, que ce n'était pas là l'office qu'ils auraient dû dire. L'évéque de Ghalcédoine, que l'ennui d'une longue attente avait déjà prédisposé à la mauvaise humeur, ne put se contenir; et, d'un ton fort aigre, rejeta sur son frère la cause de
< Charl.-Aug., p. 559.
> Ibid.
Liv. M. — SES ElAPPORTS AVEC L'ÉVÊQUE DE CHALCÉDOINE. 267
la méprise. François, sans s'offenser de la rudesse du reproche, le pria doucement de ne pas se fâcher, en l'assurant que Dieu, moins difficile à servir que les hommes, serait content du nocturne qu'ils venaient de réciter; et ils continuèrent leur ofQce sans rien recommencer *.
Un autre jour, ils étaient au moment de se mettre à table; une pauvre servante se présente pour parler à Tévôque de Genève; celui-ci la fait entrer dans une chambre voisine et Técoute aussi longtemps qu'elle le veut. L'évéque de Ghalcédoine n'y tient pas, et, quand François rentre : « Vraiment, « dit-il d'un ton de mauvaise humeur, vous feriez impatienter « tout le monde I — Mais, répliqua le saint évéque en sou- « riant, cette personne et moi nous sommes du monde, et « pourtant nous ne nous sommes point impatientés. » Puis, s'étant mis à table et continuant son aimable plaisanterie : « Savez-vous bien, mon frère, lui dit-il, qu'il y a dans le « monde une personne que vous avez rendue bienheureuse? « Devinez qui elle est. » L'évéque de Ghalcédoine en nomme plusieurs. « Ce n'est pas celle-là, dit François à chaque nom « que cite son frère. — Mais qui donc ? — C'est celle qui eût « été votre femme si vous vous fussiez marié ^. Voyez-vous, « mon cher frère, ajouta-t-il en reprenant le ton sérieux, « nous autres évéques, nous ne devons jamais nous refuser « à personne, si nous voulons faire notre devoir. Il faut que « nous soyons comme ces grands abreuvoirs publics où tout « le monde a droit de puiser, où non seulement les hommes, « mais les bètes et les serpents mêmes viennent se désal- « lérer. »
Vers la fin de novembre, les deux évèques se rendirent à Tabbaye de Talloires pour procéder à la translation des reliques de saint Germain, pieux solitaire qui vivait au onzième siècle et avait été envoyé à l'abbaye de Flavigny à Talloires
* Recueil de la mère Greffier,
* Ibid,
pour y rétablir Tobservance religieuse. Sa mission remplie, il s'était construit, sur une haute montagne des environs, un ermitage où, vivant dans les pratiques du jeûne, de Toraison, du travail des mains, il avait mérité que Dieu, après sa mort, révélât sa sainteté par de nombreux miracles et par la voix publique des peuples. Dans la visite précédente que François avait faite à Talloires, il avait ordonné de réparer Téglise de Termitage, et annoncé que, quand ces réparations seraient terminées, il viendrait lui-même retirer le corps du saint ermite du milieu de la nef où il reposait, pour le placer plus honorablement dans le grand autel. Arrivé sur les lieux, il fit officier solennellement Tévèque de Ghalcédoine et bénir par ses mains Féglise et lautel. Pour lui, pendant toute la cérémonie, il demeura près de l'ancienne châsse qui coo tenait les reliques du saint^ abîmé dans une méditation profonde et comme ravi dans une délicieuse extase. « Jamais, sauf une <( fois, dit-il au père de Goëx, je n*ai goûté tant de consola- « lions intérieures. » La messe finie, il ouvrit la châsse, montra au peuple les ossements sacrés, y fit toucher plusieurs chapelets qu*on lui présenta, plaça les reliijues dans une châsse neuve et bien ornée, garnie en dedans d'une riche étoffe de soie : ensuite, prenant ce précieux fardeau sur ses épaules avec l'évéque de Ghalcédoine , il le porta en procession tout autour de l'ermitage, dont il arrosa la terre de ses larmes, et vint placer le saint corps sous l'autel*. Alors, ne pouvant plus contenir les sentiments dont son cœur était plein, il monta en chaire et parla pendant deux heures, d'abord de l'honneur qu'on doit aux saints et à leurs reliques, puis en particulier des vertus de saint Germain, qu'il exhorta fortement à imiter ^.
De l'église étant allé à la maison de l'ermitage, il se sentit fortement incliné à venir terminer ses jours dans cette char-
1 Charl.-Aug., p. 551.
« Dép, du chanoine Gard, de Myncet et J)ariL — Année de la Visitation, 13 juillet.