‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 15 sur 292 · LIY. V. — DÉPART DE MADAME DE CHANTAL · texte numérisé non relu

LIY. V. — DÉPART DE MADAME DE CHANTAL

avaient eu en elle une ressource toujours sûre, un appui, une mère, étaient inconsolables ; ils criaient qu'ils perdaient tout en la perdant, et les sanglots étouffaient leurs voix. Pour elle, forte et courageuse au milieu des larmes de tous les assistants, elle leur dit son dernier adieu : « Adieu pour jamais, mes bons <c sujets; adieu, mes bons pauvres, vous serez toujours mes « enfants; craignez bien Dieu et priez pour moi. Adieu, mes « bons domestiques; adieu, mon cher beau-père; adieu à « tous; » et en disant ces mots, elle embrassa ceux qui se trouvaient près d'elle et partit pour Autun * .

De là, après avoir visité les lieux chers à sa foi dans cette ville an tique illustrée parie sang de tant de martyrs, après avoir porté ses aumônes aux hôpitaux et servi les pauvres, elle se rendit à Dijon, où était toute sa famille. En pensant au socrifice qu'elle allait y faire de tout ce qu'elle avait de plus cher au monde, elle sentit la nature se soulever en elle et son âme se briser d'avance; car la grâce n'étouffe pas la nature, elle se contente de la régler; et la sainte veuve avait mis sa vertu non à éteindre en elle la sensibilité, mais à la surmonter, pour suivre la voix du devoir. Elle était fille, elle était mère : comme fille, elle ressentait pour un père qui l'avait toujours tendrement aimée tout ce que peut inspirer la piété filiale ; comme mère, elle aimait ses enfants d'un amour indicible; elle les avait toujours élevés sous ses yeux, formés elle-même à la vertu, et ils avaient parfaitement répondu à ses soins. Pour obtenir le courage de se séparer de personnes si chères, elle se munit du pain des forts, alla en pèlerinage à Notre-Dame de l'Ëtang et à Fontaine, visita les diverses églises de la ville et du voisinage, demandant partout à Dieu l'énergie surnaturelle dont elle avait besoin dans une crise si violente. Le jour du départ arrivé, tous ses proches se rassemblèrent chez le président, son père, pour lui dire le dernier adieu. Pas un seul qui ne fondit en larmes; plus désolé que tous les autres, le jeune

» Mémoires de la mère de Chavgy, p. 110.

n VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.

baron, son fils, âgé d'environ quinze ans, se livrait à la douleur dans le vestibule du cabinet où M. Frémiot, également inconsolable, pleurait la perte imminente de sa fille chérie; il n'eut pas plus tôt aperçu la baronne qui venait dire le dernier adieu à son père, qu'aussitôt il se précipite à son cou tout en pleurs, et, la tenant embrassée, la conjure, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, de ne pas l'abandonner. Le cœur de cette tendre mère saigne de douleur, et Ton voit ses yeux nager dans les larmes. Néanmoins, s'élevant par la grâce audessus de la nature prête à défaillir, elle le console par de bonnes paroles, le caresse, essuie ses pleurs^ lui représente que quand Dieu parle il faut obéir; puis, faisant effort pour se détacher de lui, elle se dirige vers le cabinet de son père. Le jeune homme se jette au-devant de ses pas, et va se coucher sur le seuil de la porte de l'appartement par où elle voulait passer : « Eh bien! ma mère, lui dit-il, si je suis asse7. « faible et assez malheureux pour ne pouvoir vous retenir, « au moins sera-t-il dit que vous aurez foulé aux pieds votre « propre enfant. » Un spectacle si navrant Tarréte; elle hésite, ses larmes coulent en abondance; mais encore ici la grâce l'emporte sur la nature, elle passe par-dessus le corps de son cher fils^ Un ecclésiastique qui se trouvait présent ayant poussé un cri d'admiration : « Non, non, Monsieur, lui « dit-elle, les larmes d'un fils ne feront jamais brèche à la « magnanimité de la mère; mais je vous sais bon gré d'avoir a approuvé mon courage. » S'étant ensuite arrêtée quelques instants pour pleurer, elle voit venir à elle son cher père, dont la douleur allait la martyriser encore. Il l'embrasse, la tient longtemps serrée contre son cœur sans pouvoir s'en séparer. Enfin, après un long entretien accompagné de beaucoup de larmes de part et d'autre, elle se jette à ses pieds, le supplie de la bénir et d^avoir soin de son fils qu'elle lui laisse. Alors ce vénérable vieillard, levant au ciel ses mains trem-

1 Mémoires de la mère deChattgy, p. 112.

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