UV. VI. — SON VOYAGE A AVIGNON
avoir remercié ceux qui Tavaient accompagné, il s^embarqua pour descendre à Belley. Gomme il faisait un froid extrême, qu accroissaient encore une bise violente et une pluie glaciale, on voulut le plaindre. « Ne savez-vous pas, leur dit-il, que « nous sommes ici-bas en servitude sous les éléments de ce « monde? » Un de ses officiers lui ayant rappelé alors Taffliclion profonde de son peuple d'Annecy : « Ne parlons point « de cela, dit-il, parlons bien plutôt du bienheureux pays où « noas nous acheminons; je partirai pour celui-là prompte- « ment. Je ne ferai pas comme les chevau-légers, car je dé- « logerai sans tambour et sans trompette. Je serai arrivé avant c que Ton ait su mon départ. Quand vous entendrez dire que « je serai malade, sachez que je serai mort; » et il continua de s'entretenir ainsi du bonheur de l'éternité et de la vanité de tout ce qui passe * .
Arrivé à Belley, il n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez ses chères filles de la Visitation. A sa vue, la sœur Simplicienne^ éclata en sanglots; et, le saint lui demandant la cause de sa douleur : « Ah! monseigneur, dit-elle, c'est que vous « mourrez celte année. — Que dites- vous, ma fille, que je tt mourrai cette année? — Oui, monseigneur, mais je vous « prie de demander à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère que « ce ne soit pas. — 0 ma fille, reprit le serviteur de Dieu, « ne me priez pas de cela, car je ne le ferai point. — Et moi, « je le ferai, je prierai tant Noire-Seigneur et la sainte Vierge, « qu il différera de quelques années. — Gardez-vous-en bien, « ma chère fille, dit le saint évéque d'un ton presque sup- « pliant; hélas! ne serez-vous pas bien aise que j'aille me
^ Cbarl.-Aug., p. 562. — Dép, de Favre, qui était présent.
* La sœur Simplicienne était une de ces &mes humbles et candides auxquelles le ciel révèle plus volontiers ses secrets. La première fois qu'elle se présenta à sainte Chantai, celle-ci lui demanda pourquoi elle voulait être Religieuse : « C'est, répondit-elle, que mon oncle m'a tou-
* jours dit que je ne suis pas assez fine pour vivre dans le monde,
• parce que je crois tout ce qu'on me dit, et je fais tout ce qu'on me « commande. » Voyez sa Vie, par Fardel.
« reposer! Voyez, je suis si las et si pesant, que je ne puis me « porter; d'ailleurs, qu'avez-vous besoin de moi? Vous avez « vos constitutions, où toutes choses sont si bien établies, et « puis je vous laisse notre mère de Chantai, qui vous suffira. « Enfin il ne faut point mettre ses espérances aux hommes, c< qui sont mortels, mais au Dieu vivant. » Toutes ces choses se disaient le 11 novembre 1622; et, le 28 décembre de la même année, le serviteur de Dieu n'était plus*.
Après cet entretien avec la sœur Simplicienne, le saint entra à la chapelle pour y dire la messe en Thonneur de saint Martin ; et au milieu du saint sacrifice il apparut à Tautel comme tout environné de lumière; « en sorte, disent les manuscrits de la « Visitation, qu'il sembla à tous les assistants être en paradis. » Après la messe, il entra au couvent; et, le voyant très petit, il dit qu'il se baignait d'aise de voir ses colombes en une si étroite et entière petitesse. Ayant rencontré madame des Roys. qui menait par la main une de ses petites-filles, âgés de cinq à six ans, il caressa l'enfant, la nomma par son nom, quoiqu'il ne l'eût jamais vue^ et dit, en lui faisant une croix au front : « Je marque la petite Marie pour être un jour fille de la Yisi- « tation ; » ce qui arriva en efi'et.
De Belley, le saint repartit pour Lyon, où après avoir dit la messe à la Visitation de Bellecour, et parlé à peine un instant à la supérieure, il fut obligé de se rendre en toute hâte au port pour s'embarquer; le bateau allait partir. Il se présente pour entrer dans la barque; mais, avant de le recevoir, le batelier, qui ne le connaissait pas, lui demande son passe-port. Ceux qui accompagnaient le prélat s'ofi'ensent de cette exigence. <c Lais- (( sez-le faire, dit le saint évéque, il sait et il fait son métier (( de batelier; nous, nous ne savons pas celui de voyageur. » Et au lieu de se fâcher inutilement, il fil partir son fidèle Rolland pour aller demander un passe-port au gouverneur de Lyon.
1 Fondation inédite du treizième monastère de la Visitation en la ville de Belley, p. 174.— Vies des premières mères de la Visitation^ t. II, p. 36.