LIV. VL — SON PASSAGE A VALENCE
Pour lui, il demeura sur le port pendant tout le temps, qui fut de plus d'une heure^ souffrant un froid rigoureux, un vent glacial, sans donner le moindre signe de mécontentement ou d'impatience. Gomme on le plaignait du retard que lui causait cet incident : « Ilest vrai, répondit-il, que je suis pressé d'ar- « river; mais Dieu veut que j'attende et que je souffre ce vent « et ce froid ; il faut le vouloir aussi. » Et, en disant ces mols^ son front serein révélait à tous que son âme était calme et son cœur content. Le passe-port étant enfin arrivé, il monte dans la barque et va se placer tout près du batelier ; « car, dit-il , « je veux faire amitié à ce bon bomme et lui parler un peu « de Notre-Scigneur ^ »
La barque partit alors et transporta les voyageurs jusqu'à Valence. Là il visita le monastère de la Visitation, fondé par madame de la Granelle, qui y vivait retirée comme pensionnaire; et trouvant cette sainte dame fort affligée de ce qu'on ne voulait pas, à raison de son Âge de quatre-vingt-quatre ans, la recevoir comme religieuse, il décida son admission : « parce que, dit-il, il n'est point d'âge indigne d'être consacré « au service de Dieu. » U voulut aussi visiter une personne éfflinente en sainteté, dite la sœur Marie de Valence; et, comme il ne savait pas où elle demeurait, il se fit conduire à son logis par une sœur lourière. Celie-ci, pressée par son ouvragé, marcha en avant et si vite, que le saint ne la pouvait suivre. « Ma « fille, lui dit-il, allons un peu plus doucement, s'il vous plaît. » Après avoir modéré sa marcbe quelques instants, elle reprit bientôt, sans y penser, son pas accéléré. Le bienbeureux, souriant et faisant effort, hâta aussi le pas le plus qu'il put en disant : « Ceux qui sont conduits doivent suivre; » et, arrivé à la porte du logis, il la bénit par trois fois en lui mettant la main sur la tête et disant : « Vous serez un jour voilée du « voile de la congrégation ; » ce qui arriva en effet *. U eut
* Dép. de M, Pemet, prêtre, qui raccompagnait. — Année de la Visitation, 13 novembre.
* Fondation inédite de Valence, p. 166.
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ensuite une longue conférence avec Marie de Valence, malgré rheure avancée de la nuit; et, quand il sortit, il trouva les gens de sa suite impatientés d*attendre, jusque-là que Vud d'eux ne put taire le naécontentement général et le lui dit même avec aigreur. « Monsieur, répondit-il en souriant, ap- « prenez qu'il fait grand bien à un pécheur comme moi de « parler cœur à cœur à une sainte épouse de Jésus-Christ, (( telle que la sœur de Valence. Elle dira un Ave Maria pour « vous; et après que vous aurez bien dormi celte nuit, vous « ne vous souviendrez plus du chagrin d'aujourd*hui ^ »
De Valence on gagna Bourg-Saint-Andéol ; et là, à la descente du bateau, il trouva les consuls de la ville accourus sur la rive avec tout le peuple pour le recevoir comme un ange du ciel. On le conduisît à Téglise paroissiale avec tous les honneurs possibles, et malgré son opposition on chanta le Te Deum pour remercier Dieu du bonheur de le posséder quelques instants^. Le lendemain, il entra à Avignon, et, s'étant présenté à rhôlellerie dite de la Pomme d'Or, sans pouvoir y trouver de logement, parce que toutes les places étaient prises, il se fit conduire avec un autre prélat, qui chercbail aussi un logement, à Thôtellerie de la rue de la Croix. Chemin faisant, tandis que Tautre prélat, de mauvaise humeur, se plaignait de la pluie qui tombait par torrents et du désagrément de courir à pied d'hôtel en hôtel, le saint évèque, sans paraître seulement apercevoir ces contre-temps, ne cessa de catéchiser le pauvre qui le conduisait, jusqu'à l'entrée de Thôtellerie, où, après l'avoir remercié de sa peine avec beaucoup de bonté, il lui promit de se souvenir le lendemain de lui au saint sacrifice'.
Impossible d'exprimer la joie que ressentit le peuple d'Avi* gnon en apprenant l'arrivée de l'homme de Dieu. Hommes, femmes et enfants, tous accouraient sur ses pas, l'accom-
* Année de la Visitation, 14 novembre.
2Charl.-Aug., p. 563.
* Vie delamère de Ballon^ par le P. Grossy, liv. III, c. m.