‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 16 sur 292 · LIV. V. — MADAME DE CHANTAL VIENT A ANNECY · texte numérisé non relu

LIV. V. — MADAME DE CHANTAL VIENT A ANNECY

blantes et ses yeux baignés de pleurs : « 0 mon Dieu! dit-il à « haute voix, il ne m'appartient pas de trouver à redire à ce « que votre providence a couché dans son décret éternel ; j'y a acquiesce de tout mon cœur, et je consacre de mes propres « mains sur Fautel de votre volonté cette fille unique qui M m'est aussi chère qu'Isaac Tétait à votre serviteur Abra* « ham. «Puis il lui donne sa bénédiction, la relève, et, l'embrassant de nouveau : « Allez donc, ma chère fille, lui dit-il, « où Dieu vous appelle; je mourrai content, s'il arrive que « je ne vous voie plus en ce monde, de vous savoir dans la « maison de Dieu, et j'ai confiance que vous soutiendrez par «< vos prières la vieillesse de votre père, qui vous permet ce « départ. — Oui, sans aucun doute, mon très cher et très '< bon père, répondit la baronne. — Eh bien, ajouta le pré- « sident, arrêtons l'un et l'autre le cours de nos larmes, tou- « tes justes qu'elles sont, pour faire hommage à la divine « volonté et ne pas donner au monde à penser que notre consi< tance est ébranlée ^ » Il lui remit ensuite, pour l'évêque de Genève, une lettre dans laquelle on ne sait qu'admirer le plus, ou de la tendresse du père, ou de la foi du chrétien. « Monseigneur^, dit-il, ce papier devait être couvert de plus a de larmes que de mots, puisque ma fille, en qui j'espérais cK trouver la consolation et le repos de ma vieillesse, s'en va « et me laisse père sans enfant. Toutefois je me conforme au « bon plaisir de Dieu; et, puisqu'il veut avoir ma fille à son « service en ce monde pour la conduire par ce chemin dans « la gloire éternelle, j'aime mieux sa volonté^ avec le repos c< de ma conscience, que mes propres affections... » Messagère de ces belles paroles, la sainte veuve sortit seule du cabinet de son père, et, traversant la nombreuse compagnie de parents, d'amis, de domestiques, qui tous, en l'attendant, fondaient en larmes, elle sentit dans son âme comme un nou-

' L<»ttre cxcviii*.

s Ménwires de la mère de Chau^y^ p. 113.

VIE DE s. FR. DE SALES. — II.

veau brisement, répandit quelques pleurs, et, se tournant vers eux : « Il faut pardonner ma faiblesse, leur dit*elle d'un « visage serein, je quitte mon père et mon fils pour jamais; 4( mais la foi doit me consoler : je trouverai Dieu partout. » Elle se mit aussitôt en route, et, dès qu'elle eut dépassé les portes de la ville, elle chanta avec mademoiselle de Bréchard, qui raccompagnait, les versets suivants des psaumes de David : Lœiaius sum in his qusB dicta sunl mihi : In domum Domini ibimus. Quam dilecta tabemaeuia tua. Domine virtutvm! Concupiscit et déficit anima mea in atria Domini, Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium. Laqueus contritus est^ et nos liberati sumus; c'est-à-dire : « J'ai tres- » sailli de joie à la parole qui m'a été dite : Nous irons dans « la maison du Seigneur. 0 Dieu des vertus! que vos taber- (( nacles sont aimables! Mon âme soupire après les parvis du « Seigneur; nous voici délivrés comme l'oiseau qui s'échappe <( des filets de l'oiseleur ; le filet est brisé, et nous sommes af- « franchis; » et plusieurs fois elle répétait avec bonheur ce dernier verset.

Tout le long du chemin, quelque part que les saintes voyageuses s'arrêtassent vers le soir pour passer la nuit, elles allaient servir et consoler les malades, soit dans les hôpitaux, soit à domicile; et le matin, avant de partir, elles retournaient faire leurs lits et se recommander à leurs prières. Elles firent ainsi pieusement leur route jusque près d'Annecy. L'évèque de Genève, informé de leur arrivée prochaine, alla jusqu'à deux lieues à leur rencontre, accompagné de vingtcinq personnes de l'un et de l'autre sexe, des plus considérables de la ville; et tout le peuple les reçut avec acclamation. La baronne de Chantai passa toute la semaine à Annecy, partie en exercices de piété, partie en conférences spirituelles avec le saint évèque ; et, après les fêtes de Pâques, elle alla conduire la baronne sa fille au château de Thorens, où elle resta environ six semaines, pour lui apprendre à conduire ses affaires et sa maison^ à mettre de l'ordre dans son ménage, et

Page 1