LIV. VI. — SON SÉJOUR A LYON
rois et des reines, des princes et des princesses, que ]es fêtes en leur honneur occupaient tous les esprits et remplissaient la ville de bruit et de tumulte, il était occupé, chez ses filles de la Visitation, à les entretenir de Dieu et des biens étemels, n avait tout fait pour ce cher ordre; il en avait institué treize monastères : savoir, à Annecy, Lyon, Moulins, Grenoble, Boarges, Paris, Montferrand, Nevers, Orléans, Valence, Dijon, Saint-Élienne-en-Forez et Belley ; il n'avait plus qu'à lui dire ses derniers adieux, lui donner ses^derniers conseils; et pour cela il mit à profit tous ses moments libres. « Mon père, lui « dirent un jour ses bonnes filles, écrivez-nous sur ce papier « ce que vous désirez le plus de nous. » Il prit aussitôt la plume et écrivit avec beaucoup d^attention cette seule parole : HumilUél estimant qu'elle valait à elle seule toutes les instructions. Sur ces entrefaites, arriva à Lyon madame de Chantai, de retour de la visite de ses monastères de Dijon, de Montferrand et de Saint-Étienne. Ce fut pour elle un bonheur indicible d'entendre une dernière fois son saint directeur. Il y avait trois ans et demi qu'elle âe l'avait vu. En l'abordant, elle fut saisie d'étonnement et d'admiration. Il lui semblait changé sensiblement, comme tout transformé en Dieu ; et le feu sacré qui le consumait au dedans faisait resplendir son visage d'un éclat inaccoutumé, soit qu'aux approches de sa mort Dieu fît déjà briller sur son front comme un reflet radieux de la béatitude céleste, soit qu'il fût arrivé à cette plénitude de l'homme parfait, à celte maturité de l'àme en Jésus-Christ qui a son rejaillissement au dehors dans une modestie angélique. « Ma » mère, dit le saint évéque, nous avons quelquesheures libres; « qui de nous deux commencera à parler? — Moi, s'il vous « plaît, repartit-elle avec ardeur^ mon 4me a grand besoin « d'être revue par vous. » Le saint, voyant un peu d'empressement dans celle qu'il voulait toute parfaite, lui dit suavement, quoique avec gravité : «Eh quoil ma mère, avez- vous « donc encore des désirs empressés? je croyais vous trouver « tout angélique. Nous ne parlerons point de vous ici, nous
« ne parlerons que de ce qui concerne notre congrégation. « Oh! que j*aime notre petit institut, parce que Dieu y est « beaucoup aimé! » Et là-dessus ils conférèrent ensemble pendant quatre heures sur les divers intérêts de la congrégation. François lui dit que plus il priait, plus Dieu lui faisait connaître que c'était sa volonté que Tinstitut demeurât sous la conduite du Saint-Siège et des évéques respectifs, plutôt que sous un général ou une générale : « Voyez-vous, ajouta- « t-il, vos filles sont les filles du clergé, et le clergé a été le <c premier ordre de la religion. » Madame de Chantai accéda à ces pensées comme étant inspirées de Dieu ; car elle vénérait son bienheureux père comme un saint, et elle ne put s'en taire à lui-même : « Mon père, lui dit-elle, je ne doute pas « que vous ne soyez un jour canonisé, et j*espère y travailler « moi-même. — Ma mère, reprit François d'un ton fort sé- <c rieux, Dieu pourrait bien faire ce miracle; mais les personnes « qui doivent traiter ma canonisation ne sont pas encore <c nées^ » Madame de Chantai eût bien désiré prolonger son séjour auprès de son saint directeur, maisilnelelui permit pas : le devoir l'appelait à la visite des monastères de Grenoble et de Belley, et elle partit malgré la rigueur du froid. Gomme la mère de Bloney en témoignait sa peine au saint évèque : « Ma « fille, lui répondit-il, qui aime mieux notre mère que moi? Je c( la chéris comme moi-même, mais il faut qu'elle accomplisse « la volonté de Dieu et qu'elle aille préparer le lieu de ma dea meure. » Paroles que ne comprit pas alors la mère de Bloney, mais dontelle eut l'intelligence quand, à la mort du saint prélat, elle apprit les soins que se donnait madame de Chantai pour lui préparer un tombeau*.
Le temps que François ne donnait pas à ses filles de la Visitation était pris en grande partie par les visites du dehors, et il en était accablé; on venait de toutes parts le consulter, comme
1 Dép. de la mare de Chaugy.
« Année de la Visitation, 11 décembre.