LIV. \. — COILMENCEMENT DE LA VISITATION
surtout pour l'entourer de personnes dévouées, intelligentes et dignes de confiance * .
Elle revint ensuite à Annecy pour la fête de la Pentecôte : c'était Pépoque où le saint évéque avait Tintention d'ouvrir sa communauté, afin que ses filles, enfermées, disait-il, « comme « dans un petit cénacle, reçussent le Saint-Esprit et fussent « enivrées de cette grâce qui fait parler un nouveau langage « et vivre d'une nouvelle vie. » Mais la dame qui s'était engagée à les loger dans la maison dite la Galerie, au faubourg de la Perrière, avec Fintention de s'y adjoindre elle-même, ayant changé de dessein et rétracté sa parole, l'ouverture de la communauté fut forcément ajournée; il fallut que François passât lui-même le contrat en son nom, et il goûta une grande consolation à conclure ce marché, u Je suis joyeux, « disait-il, maintenant que j'ai trouvé une ruche pour mes « pauvre abeilles, une cage agréable pour mes petites co- » lombes. » La maison ainsi achetée, il ne restait plus qu'à l'adapter à sa nouvelle destination ; et bientôt il eut fait disposer tous les lieux réguliers nécessaires pour une communauté.
Pendant ce temps-là, la baronne de Chantai, jalouse d'imiter la pauvreté de Jésus-Christ et de donner à son institut un grand exemple de désintéressement, fit un acte qu'admirèrent les personnes de piété, et que censurèrent sévèrement les gens du monde : contente d'une pension que lui assurait son frère, Tarchevèque de Bourges, elle abandonna tout son bien, et même son douaire, à ses enfants. Cette mesure, à juger humainement les choses, paraissait peu prudente : la conservation de sa fortune pouvant être tout à la fois utile à ses enfants pour les maintenir dans le respect et l'obéissance, et nécessaire à sa communauté pour fournir à ses premiers besoins; mais la sainte veuve et l'évêque de Genève, son conseiller, avaient des vues plus hautes que celles de la prudence humaine : ils voulaient faire acte de confiance en Dieu, d*a-
^ Mémoires de la mère de Chaugy, p. 114.
bandon à la Providence; et le succès lit bien voir que Dieu prend soin de ceux qui se confient en lui; qu'il sait, quand il lui plaît, enrichir dès ce monde ceux qui quittent tout pour son amour.
Le ciel parut même dès lors récompenser son courage par la victoire complète qu'il lui lit remporter sur une tentation violente qu'elle subit à cette époque. Il lui vint dans Fesprit que c'était de sa part une cruauté également odieuse à Dieu et aux hommes d'avoir abandonné un père accablé de vieillesse, des enfants qui avaient besoin de son secours, tant de personnes auxquelles elle était utile; et cette considération, qui amenait comme conséquence la pensée de laisser là son projet de communauté pour retourner en sa famille, la tint pendant trois heures entières dans la plus cruelle angoisse ; elle hésitait, elle ne savait presque plus quel parti prendre, lorsque, tombant à genoux, elle dit trois fois : <( Deus, in adju- « iorium meum intende. Mon Dieu, venez à mon secours, « jetez les yeux de votre miséricorde sur ma misère; » et ajouta ensuite ces sublimes paroles : « Je m'abandonne, ô mon « Dieu! à votre providence adorable; que mes parents, mes c( enfants et moi, périssions si vous l'avez ordonné, ce n^est « pas ce qui m'importe; mon seul intérêt, dans le temps et « dans l'éternité, est de vous obéir et de servir votre incom- « parable majesté. » A peine eut-elle prononcé ces mots, qu'elle recouvra sa tranquillité première, accompagnée d'une suavité céleste si parfaite, qu'elle ne put douter que Dieu n'agréât le dessein qu'elle avait formé de tout quitter pour s'attacher à lui seul ^
Le lendemain de cette rude épreuve, 6 juin, fête tout à la fois delà sainte Trinité et de saint Claude, était le jour fixé pour la cérémonie de la fondation du nouvel institut; ce jour apparut à la pieuse baronne comme le plus beau de sa vie. Après s'être confessé au saint évêque et avoir reçu la com-
ï Mémoires de la mère de Changy, p. IIÇ.