LIV. Vil. — SON TALENT COMME ÉCRIVAIN
tion riche et brillante parsème tout ce qu'il écrit des plus riantes images, des fleurs les plus gracieuses empruntées à toute la nature, au ciel, à la terre et à tout ce qu ils contiennent. Lors même qu*il ne songe qu'à parler bonnement et à se rendre utile, son esprit délicat revêt toutes ses paroles d'une finesse exquise ; et son cœur sensible, se faisant jour à travers Texpression, Tanime, la colore, la transforme et lui donne je ne sais quelle sève de jeunesse qu'elle n'avait pas par ellemême, tout en lui laissant ce ton de dignité qui convenait au caractère de l'écrivain.
Un auteur célèbre a dit : « Le style, c'est l'homme. » Jamais peut-être cette parole ne se vérifia mieux qu'en François de Sales : la beauté et la justesse de ses pensées vous révèlent son jugement si parfait; la candeur avec laquelle il les exprime vous décèle ce fond aimable de droiture et de bonté qui était en lui ; ses figures fortes et hardies, sans cesser d'être naturelles, son langage poli et énergique, sa parole qui coule toujours avec douceur et majesté, élégance et chaleur, vous font voir l'homme de premier ordre qui, habile dans l'art de persuader, sait, en vous charmant, vous amener à ses fins; l'esprit supérieur qui, sans jamais nuire à la solidité, brille de son éclat propre et de sa valeur intrinsèque; toute sa manière enfin vous manifeste son cœur tendre, expansif, bon et généreux. «Ses écrits, dit le P. TournemineS respirent la charité « dont son cœur brûlait : on ne peut les lire sans qu'il en dé- « coule dans Tâme une onction céleste : c'est la douceur et la « tendresse d'un cœur qui aime et qui veut qu'on n*aime que « Dieu, c'est l'essence de la morale des livres sacrés et des écrits « des saints Pères^ réduits aux vrais principes et à la pratique. I « On y trouve pour guides la charité et l'humilité inséparable^ « ment unies; la douceur aplanit le chemin; la conformité à
avaient écrit le plus purement en français, et dans ce clioix elle comjïHt saint François de Sales.
» Journal de Trévoux, juillet 1736, art. 79.
c< la volonté de Dieu et la ferme espérance en sa bonté y fonl a marcher avec tranquillité et joie. »
Ces observations, applicables à presque tous ses écrits, conviennent d*une manière plus spéciale encore à ses leltres, qu'on a recueillies au nombre d'environ neuf cents. C'est là que le mérite de François, comme écrivain, brille de l'éclat le plus pur: là le style simple, naturel, facile, gracieux, se plie à toutes les pensées comme à tous les sentiments, insinuant et suave pour pénétrer dans les cœurs, délicat et précis pour exprimer les passions et les mouvements de Tàme, abondant et coloré pour peindre les récits; là tous les sujets, depuis les plus humbles jusqu'à la description des béatitudes étemelles, sont traités avec le genre de charme qui leur convient : l'écrivain y raconte et son histoire et son siècle ; il y épanche son cœur tout entier; et nulle part la langue française n a parié un plus délicieux langage.
L'auteur qui écrivait si bien n'excellait pas moins dans l'art de prêcher. Il est vrai qu'il avait l'action peu vive, k parole lente, tardive et même un peu pesante : écoutons-le parler lui-même de ce défaut. Un jour, l'évéque de Belley ayant voulu imiter en chaire l'action et la prononciation de son illustre ami, François lui en fit un reproche : « Vous voulei « donc contrefaire l'évéque de Genève en préchant? lui dit-il. « — Mais, reprit M. Camus, est-ce si mauvais exemple? ne « prôche-t-il pas mieux que moi? — 0 Dieu! répliqua le (( saint évêque, si les naturels pouvaient s'échanger, que ne « donnerais-je pas de retour pour le vôtre? Je fais ce que je « puis pour m' ébranler, je me pique pour me hâter, et p « je me presse, moins j'avance. J'ai de la peine à trouver i< mes mots, plus encore à les prononcer. Je suis plus « lourd qu'une souche, je ne puis ni m'émouvoir ni émou- « voiries autres; enfin je sue beaucoup et n'avance guère, « Vous, vous allez à pleines voiles, et moi à la rame; vous « volez, et je rampe ou je me traîne comme une tortue « Vous avez plus de feu au bout du doigt que je n'en ai en