CHAPITRE IV
SON ESPKRAXCE
L'espérance chrétienne a deux parties distinctes : d*un côté elle aspire à la possession de Dieu dans le ciel et compte sur le secours d'en haut pour parvenir à ce bonheur; de l'autre, elle se repose en la providence de Dieu avec un abandon filial au milieu de tous les événements de la vie. Sous le premier rapport, c'est l'espérance chrétienne dans le sens strict du mot; sous le second rapport^ c'est l'espérance dans un sens plus large, ou la confiance en Dieu. Or François de Sales, loin d'avoir fait défaut à l'espérance sous aucun de ces deux rapports, y a merveilleusement excellé.
Ne regardant cette terre que comme un lieu d'exil, il aspirait de toute son âme vers les biens de la vie future, et aimait à redire souvent les paroles du prophète : « Ohl que la durée « de mon exil se prolonge! Mon âme languit loin de ma pa- « trie : Heu! quia incolaius meus prolongatus est! Multum in- « cola fuit anima mea* ! » Un jour qu'il redisait ces tendres soupirs devant Tévèque de Belley '^, celui-ci, s'imaginant qu'il faisait allusion à son éloignement de Genève, lui répondit par ces autres paroles des Juifs bannis de Jérusalem : « Nous « nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone, « et là nous avons pleuré en nous souvenant de Sion : Super « flumina Babylonis illic sedimus, et flevimus, cum recordare- « murSion^. — Ah! répliqua-t-il, ce n'est pas cet exil qui me
> Ps. cxix, b.
* Esprit de saint François de Sales, part. II®, sect. m.
^ Ps. cxxxvi, 1.
« louche : ne suis-je pas encore trop bien dans noire ciléde « refuge, le cher Annecy? Je parle de l'exil de celte vie. Tant <( que nous sommes ici-bas, ne sommes-nous pas exilés de « Dieu et de notre patrie? Malheureux que je suisi qui medé- « livrera de ce corps de mort?
« — Vous n'avez pas raison, reprit Tévôque de Belley, de « vous déplaire en cette vie, où tout vous sourit : je ne vois « que fête pour vous; vos ennemis vous respectent, et les enci nemis même de la religion vous honorent; vous êtes les dé- « lices de tous ceux qui vous fréquentent. — Tout cela, dit le a saint évêque, est bien peu de chose, et il y faut peu compter. « Ceux qui chantèrent Hosannaau fils de David crièrent, trois « jours après : Crucifiez-le! Crucifige/ D'ailleurs, rien ne « m'est plus cher que mou âme, et, quand on m'offrirait de « vivre aussi longtemps que j'ai déjà vécu, avec tous lescon- « tentements et toutes les prospérités qui se peuvent désirer « en cette vie, qu'est-ce que tout ce qui passe, en regard de (i l'éternité?... Oh! que réternité est désirable, écrivait-il à « sainte Chantai^, au prix des misérables vicissitudes d'ici- « bas!... Tous les jours mon âme s'échauffe dans l'amour et <t l'estime deschoseséternelles... Laissons couler le temps avec « lequel nous nous écoulons petit à petit pour être transformés « en la gloire des enfants de Dieu... Que réternité estincom- « parablement plus aimable, puisque sa durée est sans fin, ses « jours sansnuils, etscscontentementsinvariables^ I Quiaspire « â réternité doit trouver légères les adversités de cette vie qui « ne durent que de chétifs et courts moments*. En voyant ce « monde et sesfaux biensserompre devantnos yeux, reconnais- « sons le tort que nous avons de loger nos affections et espérer « nos contentements ailleurs qu'en Dieu et en son éternité. »
C'était par cette espérance de l'éternité qu'il consolait tous
1 Lettre dcccuv*.
* Lettre dccclv*.
3 Lettre dcccxxxiv' et dcccxxxmi».