LIV. VIL — SON AMOUR POUR DIEU
tf nous n'aimions que Dieu, disait-il, la pauvreté et les rite chesses, la santé et la maladie, la vie et la mort, toutes les Cl vicissitudes de ce monde nous seraient indifférentes, parce « que nous les verrions toutes en Dieu, qui les ordonne ou les « permet avec une infinie sagesse. »
Mais le saint prélat ne se bornait pas à fermer l'entrée de son cœur à tout ce qui n'était pas Tamour de Dieu ; il pratiquait encore excellemment ce qu'il a écrit dans son Introduction à la Vie dévote*. « Ceux qui aiment Dieu, dit-il, ne peu- « vent cesser de penser à lui, de respirer pour lui, d'aspirer « à lui, de parler de lui ; et ils voudraient, s'il était possible, « graver sur toutes les poitrines le saint et sacré nom de Je- « sus. » La nuit, quand il se réveillait, on l'entendait souvent pousser des élans d'amour et s'écrier : « Ahl mon Dieu, quand « serez-vous connu ? Quand sera-ce qu'on vous aimera comme « vous le méritez? » Et le matin, à son lever, il protestait à Dieu qu'il ne voulait rien autre chose dans cette journée que l'aimer et faire son bon plaisir. Pendant tout le jour qui suivait, il ne vivait que d'amour. « Certes, disait-il, il faut ou « aimer ou mourir, ou plutôt aimer pour mourir, c'est-à-dire « mourir à tout autre amour que celui de Jésus, ne plus vivre « que pour celui qui est mort pour nous faire vivre éternelle- « ment entre les bras de sa bonté ^. »
11 faisait toutes ses actions non pour éviter l'enfer ou gagner le ciel, mais par pur amour ^. a Faites beaucoup pour « Dieu et ne faites rien sans amour, écrivait-il''; appliquez « tout à cet amour, mangez et buvez pour cela. » Son cœur en était si rempli, que ce sentiment semblait absorber tous les autres. S'il aimait Dieu, la crainte des châtiments réservés à ceux qui ne l'aiment pas n'y avait aucune part; et, s'il le craignait^ c'était uniquement par amour, comme l'ami qui craint
* II* part., ch. XIII.
' Esprit de saint François de Sales, X« part., sect xxxi.
* Ibid., XIV' part., sect. xxxv et vu.
* Ibid.^ XV part., sect. xxii.
de déplaire à son ami, observant en cela sa maxime, quVimer par crainte, c'est mettre du fiel dans la nourriture, da vinaigre dans le breuvage ; mais que craindre par amour, c'est mettre du suc dans Tabsinthe^ Par là toute sa vie était comme un exercice continuel d'amour, selon celte autre maxime, qu'il avait souvent à la bouche, que tout ce qui se fait par amour est amour; que le travail^ la fatigue et la mort même ne sont qu'amour quand on les subit par amour. Pour peu qu'on Tobservât, c'était là un fait facile à reconnaître. Quand il parlait en public, son visage, ses gestes, ses paroles, qui s'enflammaient, révélaient à tous le feu sacré qui brillait dans son cœur; quand il parlait en particulier, on se sentait embaumé de la céleste suavité de Tamour divin, dans lequel il était comme tout transformé, à ce point qu'on ne pouvait ni se défendre d'éprouver quelque chose des flammes qui le consumaient, ni se rassasier de le voir ou de l'entendre : c'était une jouissance toujours nouvelle.
Cet amour dominait si parfaitement en lui toute autre affection, que rien au monde ne pouvait lui donner de contentement que Dieu seul, auquel il se tenait uni constaminent, purement et sans mélange d'aucune autre vue, et que même ud jour il eut le courage de dire à une personne qui lui était très chère : « Voyez-vous, si Dieu me commandait de vous sacri* c< fier^ comme il commanda à Abraham de lui sacrifier Isaac, « je le ferais à l'instant 2. » Un autre jour, il fit une réponse à peu près semblable à une Religieuse qui le priait de lui donner place dans son souvenir et son amitié : « Je vous aime « tendrement, lui dit-il; mais, si Dieu m'ordonnait d'aller « vous noyer, je le ferais résolument et promptement '. » Mais voici qui révèle mieux encore la force de son amour. Souvent on l'a entendu exprimer le désir de mourir martyr pour l'a-
1 EspfHt de saint François de Sales, XV" part., sec t. viii. — Fia <1* Traité de Famxfur de Dieu.
* Dcp, de sainte Chantai, art. 26.
3 De Cambis, 1. 1, p. 422.