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CHAPITRE IX

Pour comprendre la charité de François de Sales, il faut se souvenir que ce n'était point chez lui un amour humain provenant d'un cœur bon et sensible, mais bien une charité toute surnaturelle dans son principe et dans son objet : dans son principe, parce qu'elle procédait de Tamour même qu'il avait pour Dieu, l'amour divin, selon sa doctrine, ne commandant pas seulement l'amour du prochain, mais le produisant au fond du cœur, comme sa ressemblance et son image ^; dans son objet, parce que c'était Dieu lui-même et Jésus-Christ son Fils qu'il envisageait et aimait en tous les hommes ^. « Il « me semble, disait-il*, que je n'aime rien du tout que Dieu* « et toutes les âmes pour Dieu, et que tout ce qui n'est point « Dieu ou pour Dieu ne m'est rien. Oh I quand verrons-nous « le prochain en la poitrine du Sauveur? Qui le regarde hors « de là court risque de ne l'aimer ni purement, ni constam- » ment, ni également. Mais là, qui ne l'aimerait? qui ne le (< supporterait? qui ne souffrirait ses imperfections? qui le « trouverait de mauvaise grâce ou ennuyeux, lorsqu'on le voit « dans cette poitrine sacrée si aimé et si aimable, que le Dieu « Sauveur meurt d'amour pour lui*? Le corail, ajoutait-il,

' Traité de Vamour de Dieu^ liv. X, ch. xi.

* Ibid., ch. XII.

' Dép, de sainte Chantai, art. 27.

* Esprit de saint François de Sales, part. X», sr^t. xxxiii. — Part. IX*, sect. XV. — Entretien XII*.

TII DE 8. FR. DE SALES. — If. 26

« tant qu'il est dans la mer, est un arbrisseau verdàtre et <( sans beauté; dès qu*il en est tiré et exposé au soleil, il « charme par son vermeil et son lustre; de même, tant que « Tamour du prochain se limite dans la nature, il n'a ni bonté « ni beauté. Dès qu'il est exposé au soleil de l'amour de Dieu « et sanctifié par son esprit qui est charité, il se montre en sa « perfection, secourable au prochain par paroles, par œuTres « et par exemples, pourvoyant à tous ses besoins autant « qu'il peut, se réjouissant de son bonheur, surtout de soa « progrès spirituel, lui désirant les biens de la grâce et « les lui procurant avec grande affection, mais sans inc< quiétude d'esprit ou indignation dans les événements conte traires. »

Plein de ces beaux principes, il aimait le prochain au delà de tout ce qu'on peut dire. « Je ne pense pas, dit un témoio « de sa vie habituelle S qu'il se puisse jamais trouver au monde « un homme qui ait une plus parfaite charité à l'endroit de « son prochain. Servir et secourir le prochain, tant spiriloel- « lementque corporellement, c'était làson exercice contiaael. « Il faut tout faire pour le prochain, hormis de se damner « disait-il. Les peines, les travaux, les incommodités, les périU a les plus grands, ne lui étaient rien, pourvu qu'il fût utile et (( secourable à ses frères en Jésus-Christ. Il a plu à Dieu, ajoo- « tait-il ^, de faire ainsi mon cœur; je le veux tant aimer, ce « cher prochain^ je le veux tant aimer! Oh! quand sera-ce « que nous serons tout détrempés en douceur et en charité « envers le prochain? Je lui ai donné toute ma personne, mes « moyens, mes affections, afin qu'il s'en serve selon ses bc- « soins. » C'était en effet le principe du saint évêqae, quU ne fallait jamais refuser aux autres le service ou la consolation qu'on pouvait leur rendre, comme par le fait jamais oa ne l'a vu manquer de faire au prochain tout Je bien qu'il pou-

1 Dép, de Passis.

8 Dép. de sainte Chantai, art. 27.

yait lui faire, quoi qu'il dût lui en coûter : et quand, en le voyant se consumer de fatigues , on lui représentait que ce dévouement épuiserait ses forces et sa vie : « Dix ans de vie « de plus ou de moins ne sont rien, » répondait-il; et il continuait ses travaux excessifs, qui, au jugement d'un grand nombre, abrégèrent ses jours * .

Les premiers sur lesquels le saint évéque épanchait sa charité, c'étaient ses amis. Toutes ses belles qualités lui en avaient fait un grand nombre; et lui, de son côté, était le meilleur ami qui pût se rencontrer; ami sincère et vrai, ennemi de toute duplicité, plus encore de toute flatterie; ami généreux , qui, mettant son plaisir à procurer le plaisir des autres, n'était jamais plus content que quand il avait pu rendre un service et cherchait toujours à faire des heureux, au risque de faire des ingrats; ami fidèle, toujours égal dans son amitié; ami discret, incapable de laisser échapper un secret par légèreté, mais surtout ami tendre, compatissant et identifiant toute son &me, si je puis ainsi dire, avec celle de ses amis. La chose qu'il craignait le plus après Tofi'ense de Dieu, c'était de leur faire de la peine, et il le craignait à ce point qu'il eût voulu ne mourir qu'à la suite de longues maladies, afin , disait-il, que, ses amis s'ennuyant de venir souvent le visiter, et ses serviteurs se lassant de le servir, sa mort, au lieu d affliger personne, fût un soulagement pour tout le monde ^. Mais écoutons-le parler lui-même : « Je suis par tout le reste de « mon àme, dit*il, faible et pauvre; mais j'ai l'afibction fort « tenante et presque immuable à l'endroit de ceux qui me « donnent le bonheur de leur amitié ^ Quiconque me provoque « en la contention d*amitié, il faut qu'il soit bien ferme, car « je ne l'épargne point*. Il n'y a personne au monde qui ait « le cœur plus tendre et plus affectionné pour ses amis que

^ Dép. de sainte Chantai, art. 27.

'^ Le P. la Rivière, p. 440.

8 Lettre un*.

* Lettre lxiu*.

« moi, ni qui éprouve des sentiments plus vifs de leur sépara- « tion * . Je prendrai toujours part à tous les événements agréa- « blés ou désagréables qui vous toucheront, » écrivait-il à son ami Deshayes^, lequel, par un sentiment chrétien, avait pardonné une grave injure; « mais je me réjouis de celui-ci qui « a donné lieu au pardon que vous avez accordé à celui qui, « sans sujet, avait pratiqué la déloyauté à votre endroit : c'est « en cela que gît le plus grand effort de Tâme; c'est là ce qui « attire le plus la faveur du ciel. »

Le saint évèque avait grâce pour tenir ce langage à son ami; car, quoiqu'il fôtsibon, il eut cependant lui-même grand nombre d'ennemis, qui souvent l'outragèrent, comme nous l'avons vu dans le cours de son histoire, et il ne s'en vengea jamais qu'en leur faisant tout le bien possible , de sorte que c'était une chose notoire qu'il suffisait de lui avoir fait quelque peine pour éprouver aussitôt les effets de sa bonté, ou de Tavoir outragé pour recevoir ses faveurs ^.

« Je né sais, disait-iH, comment j'ai le cœur fait; mais j*ai « un tel plaisir, je ressens une suavité si délicieuse et si parti- « culière à aimer mes ennemis, que, si Dieu m'avait défendu « de les aimer, j'aurais bien de la peine à lui obéir. Il y a bien « quelque petit combat, mais enfin il en faut venir à cette pa- (( rôle de David : Fdchez-vous, mais ne péchez pas. Oh! non; « car pourquoi ne supporterions-nous pas ceux que Dieu <( même supporte, ayant devant les yeux le grand exemple de « Jésus-Christ priant en croix pour ses ennemis? Certes, ils (( ne nous ont pas crucifiés ni persécutés jusqu'à la mort. Obi « qui ne Taimerait, ce cher ennemi pour qui Jésus-Christ a « prié, pour qui il est mort? car il ne priait pas seulement V pour ceux qui le crucifiaient, mais encore pour ceux qui « nous persécutent et qui le persécutent en nous, selon ce quil

^ Lettre dcccxxxw.

« Lettre l*.

3 Dép. de Lesmontex. — Dép. de sainte Chantai, art. 34.

* Esprit de saint François de Sales , I"* part, sect. xxxii.

« dit à saint Paul : Pourquoi me persécutes-tu? Cela s^entend « en ses membres. »

Des Religieux lui ayant un jour manqué jusqu'à en venir aux violences et aux voies de fait, il les en reprit avec la fermeté que son devoir exigeait, mais sans aucun emportement; et le lendemain, le supérieur de la maison étant venu lui demander une faveur signalée, il la lui accorda avec sa bonté accoutumée. « Comment, lui dit un des siens, vous les traitez « ainsi après ce qu'ils vous ont fait! — Si ce Père m'eût deu mandé un de mes bras, répondit-il, je le lui aurais donné. » Une fois il reçut deux lettres : l'une était très piquante et propre à le blesser au vif. « Je ne répondrai pas, dit-il, mais « je prierai Dieu de parler au cœur de cet homme et de lui « faire connaître sa volonté. » L'autre lettre lui apprenait qa*un certain gentilhomme parlait de lui indignement en plusieurs compagnies. « Que conclure de là, dit-il sinon qu'il « faut que je prie beaucoup pour lui ?» Il y avait deux ans que quelqu'un le poursuivait de paroles dédaigneuses et méprisantes, lui et son cher ordre de la Visitation, lorsque, ayant occasion de parler dans une de ses lettres de ce personnage qai s'était fait gratuitement son ennemi, il écrivit ces paroles : « Je l'aime incroyablement. Oh ! que je lui souhaite de bien 1 » Et quelque temps après, ayant appris sa mort, il en témoigna une vive douleur, comme s*il eût perdu un ami. Quelques mois plus tard, on lui parla encore de cet ennemi : « Ah! «' dit-il, je prie tous les jours pour lui quand je suis au saint « autel. »

Ainsi, amis et ennemis, tous trouvaient auprès du saint évèque un accueil gracieux, avec cette différence que ceux dont il avait le plus à se plaindre étaient toujours les mieux traités. Une personne lui ayant un jour témoigné sa surprise, et ajoutant qu'elle s'étonnait comment il pouvait supporter un certain homme qui le déchirait continuellement dans ses conversations : « Vous vous en étonnerez moins, lui répondit-il, « quand vous saurez que mes ennemis, une fois que je les ai

« vus, ne passent guère la quinzaine sans devenir mes amis * . » C'est qu'en effet la charité qui surabondait dans son cœur semblait s*épancher dans tous ses entretiens comme sur tous ses traits et toutes ses manières. Un front toujours serein, un air toujours riant, toujours ouvert, une repartie vive et prompte» une douceur inexprimable, faisaient admirer en lui tout ce que la vertu a d'aimable. Pliable aux volontés des autres en tout ce qui était permis, il vivait avec tous dans une entente parfaite. « J*ai plus tôt fait, disait-il, de condescendre « au vouloir d'autrui que d'amener les autres à faire ce que « je veux^. )) Quelquefois il était assiégé jusque par vingt ou trente importuns qui voulaient lui parler au moment où d'autres occupations graves l'absorbaient dans sa chambre ; il quittait tout pour les entendre, et ne cessait point qu'il ne les eût tous pleinement satisfaits. Il se prêtait à chacun de la meilleure grâce, et ne laissait jamais entrevoir le moindre signe d'ennui, d'impatience ou de fatigue, sauf une seule fois où, après avoir été ainsi occupé sans relâche à donner audience depuis le grand matin jusqu'à deux heures de l'aprèsmidi, il s'écria : « Je n'en puis plusl » et congédia les viateurs, par impossibilité de continuer à les entendre.

Gomme c'étaient surtout les femmes qui, abusant de la facilité avec laquelle on l'approchait, se pressaient en foule pour le consulter, M. Déage^ cet ancien précepteur auquel l'humble prélat avait laissé la liberté de le reprendre comme s'il eût été encore son disciple, se permit de lui en faire des reproches sévères. « Cette affluence de femmes à l'évèché, lui dit-il^ est in- « convenante, et je crains que les mauvaises langues n'en abu- « sent pour attaquer votre réputation, qui me tient plus au (c cœur que la mienne. — Monsieur, répondit le saint évêque, « Dieu, qui est charité, m'a attaché à un emploi de charité où « je me dois à tous, surtout aux faibles et aux infirmes. Notre

1 Le P. la Rivière, p. 440.

2 Esprit de saint François de Sales, V* part. , sect xxviii.

UV. VII. — SA CHARITÉ ExNVERS LE PROCHAIN. 407

« Seigneur sait qu'en tout cela je ne regarde que son amour. « Tant que je me tiendrai fortement attaché à lui, il ne per- « mettra pas que je tombe et me soutiendra de sa main puis- « sanle. Un roseau en la main de Jésus-Christ devient une co- <t lonne du temple ^ » Un autre censeur se permit à son tour de le blâmer à ce sujet, ajoutant qu'il ne concevait pas « pour- « quoi les femmes allaient tant après lui, qui ne leur disait « pas grand'chose. — Eh! reprit gaiementle saint prélat, ap- « pelez-vous donc rien de leur laisser tout dire? Elles ont plus « besoin qu'on ait des oreilles pour les entendre qu'une » langue pour leur parler. Elles en disent assez pour elles et « pour moi; et c'est probablement cette facilité à les écouter u qui fait qu'elles s'empressent autour de ma personne : car « rien ne plaît tant à un grand parleur qu'un patient audi- « teur^. »

Après avoir reçu les personnes qui se présentaient, le charitable pasteur allait voir lui-même ceux ou celles.que la maladie empêchait de venir à lui, et c'était alors qu'éclatait mieux encore la tendresse de sachante; on eût dit une mère au chevet de son enfant malade : il les exhortait, non par de longs discours qui les eussent fatigués, mais par quelques courtes aspirations qu'il leur laissait le loisir de goûter, leur disant, par exemple : « Mon Dieu! que votre volonté soit faite, et non « la mienne. Dieu, mon père, je remets entre vos mains mon « âme, ma santé et ma vie ; je m'abandonne à vous; je vous « aime et me repens de ne vous avoir pas toujours aimé ^ » Il les rassurait dans leurs inquiétudes^ il les consolait dans leurs afflictions. « Tant que je vous verrai affligé dans le lit, disait-il <^ â une personne malade ^, je vous porterai une révérence « particulière et un honneur extraordinaire, comme aune « créature visitée de Dieu, habillée de ses habits et son épouse

^ Esprit de saint François de Sales, l^ pari., sect. xxvni. ^ Ibid.j VII* part., sect. iv.

' Ibid., Il» part., sect. v.

' Ibtd.y XVIII» part., sect. li.

« spéciale. Quand Noire-Seigneur fut à la croix, il fut déclaré » roi, même par ses ennemis; et les âmes qui sont en croix « sont déclarées reines. Les anges ne nous portent envie que « d'une chose, c'est que nous pouvons souffrir pour Notre- « Seigneur, tandis qu'ils n'ont jamais rien souffert pour lui. » Ayant un jour rencontré un malade qui se désolait des peines que sa maladie donnait à ses enfants : « Moi, au contraire, « lui dit-il, je ne suis jamais si content dans mes maladies « que quand je vois les miens se donner beaucoup de peine « autour de moi; car je me dis alors : S'ils font tout cela ponr « Dieu, comme j'aime à penser qu'ils le font, que de mérites « ils amassent! quelle belle récompense pour le ciel ! et^ dans « cettevue,ilsmesemblentplusdignes d'envie quede pitié *.»

Cette immense charité du saint évéque ne distinguait point entre les petits et les grands, les pauvres et les riches. Les hommes du peuple, les paysans, les gens rustiques, grossiers et malpropres, tous étaient les bienvenus auprès de lui ^. Ils loi disaient avec confiance leurs petites affaires ; et lui, sans laisser soupçonner qu'on abusait de sa bonté, écoutait avec bénignité tout ce qu'on avait à lui dire, quelque insipide ou ennuyeux que fût le discours, et répondait à tous avec tant de douceur, qu'ils s'en retournaient heureux ^. Une pouvait souffrir qu'ils attendissent à sa chancellerie, quand leurs affaires les y appelaient : lui-môme allait leur faire expédier promptement les pièces qu'ils sollicitaient, ou leur envoyait un de^ siens, s'il ne pouvait aller en personne *.

Quelquefois il parlait leur patois pour les intéresser davantage, paraissait se plaire beaucoup avec eux, et ne craignait pas de consumer ainsi en choses de peu d'importance on temps qui lui était si précieux pour ses autres travaux. <c Ces

* Dép. de Montrottier,

'^ Dép. de sainte Chantai, y art. 49. — Dom Jean de Saint-Frauçois< p. 422.

3 Dép. de sainte Chantai, art. 27.

* Dép. de Legay. — Esprit de saint François de Sales, II* |)ait., sect. n*

« petites gens, disait-il S ont besoin d'être écoutés et aidés « dans leurs affaires autant que les grands dans les leurs : si « une chose de rien trouble une àme, il ne faut pas laisser « pour cela de la consoler. Les petites affaires en sont de «< grandes pour les pauvres; et d*ailleurs ce n'est pas une pe- « titc affaire que de consoler une âme que Jésus-Christ a ra- (( chetée de son sang. » Souvent ses serviteurs s*impatientaient de ce qu'il donnait si libre accès à toutes sortes de gens, même à des personnes de la condition la plus vile, aux brocanteurs et aux charlatans. « Où est donc votre charité? leur répon- « dait-il doucement. Pour moi, je le veux tant aimer, ce cher « prochain ! je ne me refuserai jamais à personne, à quelque « heure que ce soit. »

« Un jour, dit sainte Chantai, je lui reprochais le long en- « tretien qu'il avait eu avec une personne de peu d'esprit et « de considération; il me répondit : Je suis redevable à tous : <( Sapientibus et insipientibus debitor sum. Une autre fois, « je le blâmais d'avoir parlé si longtemps avec une personne « pauvre d'une chose futile que j'appelais une sottise. — Ce « que vous appelez sottise, me dit-il, est grave pour ces pau- « vres gens. » L'évéque de Belley raconte de même qu'un jour il attendit longtemps avec plusieurs personnes le saint prélat, qui écoutait une pauvre femme aveugle et mendiante, et qu'à la fin de l'entretien, il lui témoigna son étonnement de la longueur de la conversation qu'il avait eue avec elle : «Ah! «( dit le saint évêque, cette aveugle voit plus clair dans les '< choses de Dieu que plusieurs qui ont de bons yeux, et j'ai » plaisir à l'entretenir. » Il se complaisait, en effet, à converser avec les âmes simples; et son cœur, à l'aise dans leur compagnie, se dilatait délicieusement. Il affectionnait surtout les petits enfants^ leur parlait avec bonté, et les bénissait avec un doux sourire.

Une de ses plus douces jouissances était d'entendre les

^Dép, de mainte Chantai , art. 27.

pauvres rappeler du nom de père. Un jour, raconte Tévêque de Belley * , que je voyageais avec lui sur le lac d'Annecy, les bateliers l'appelaient : Mon père^ et lui parlaient familièrement « Voyez-vous, me dit-il, ces gens m'appellent leur père, « et c'est la vérité qu'ils m'aiment comme leur père. Oh ! qu'ils « me font plus de plaisir en m'appelant ainsi que les faiseurs « de compliments qui me donnent le titre de monseigneur! » Pour se montrer vraiment père à l'égard des pauvres gens des villes et des campagnes, il recevait d'un air plein de bonté tous les petits présents qu'ils lui faisaient en reconnaissance des fonctions de son ministère : l'un lui présentait une poignée de noix ou de châtaignes; l'autre, des pommes, des œufs ou de petits fromages : l'autre, des sous ou même des liards pour honoraires d'une messe ; et ce qu'on lui donnait en argent, il le distribuait aux pauvres au sortir de l'église; ce qu'on lui distribuait en comestibles, il l'emportait dans ses poches ou dans son rochet pour le manger à table, citant à cette occasion les paroles du psaume : « Labores manuum a tuarum quia manducabis, beatus es et bene tibi eril^ : « Vous serez heureux de manger le fruit de votre travail. « On conçoit facilement combien une âme si bonne devait être charitable envers les pauvres qui étaient dans le besoin. Le lundi et le jeudi de chaque semaine, il faisait, à la porte de son évéché, une aumône générale plus ou moins forte, selon la rigueur des temps et des saisons, et distribuait à chacun du pain, du potage, des légumes ou des vêtements. Les autres jours, il faisait Taumône individuelle â tous ceux qui se présentaient, sans jamais refuser personne; et, s il n'avait pas d'argent sous la main, tantôt il empruntait plutôt que de laisser le pauvre se retirer les mains vides ; tantôt il donnait son linge, ses habits, sa chaussure ^. Une fois il donna jusqu'aux souliers qu'il avait aux pieds; une autre fois il livra

ï Esprit de saint François de Sales, IV" part., sect. xiv.

« Ps. cxxvii, 2. — Esprit de saint François de Sales, IV« p., sect- xx\ .

3 Dép, de sainte Chantai, art. 27.

les burettes d'argent de sa chapelle, et, quand Téconoine voulut lui en faire des reproches : « Les burettes de verre, lui ré- « pondit-il en souriant, sont bien préférables : avec elles il « est impossible de se méprendre sur Teau et le vin du sacri- « fiée. » Dans la saison d'hiver surtout, il ne pouvait voir les pauvres mal vêtus et tremblants de froid, qu'il ne leur donnât aussitôt ou de l'argent pour s'acheter des vêtements, ou, à défaut d'argent, les vêtements mêmes de sa garde-robe, quand les pauvres voulaient les accepter: car souvent il s'élevait des difficultés à ce sujet. Un jour, un pauvre s'étant présenté devant lui couvert de haillons, il commanda à son domestique de lui donner un de ses habits de dessous; le domestique obéit; mais le pauvre, trouvant cet habit trop rapiécé : <c Eh! monseigneur, s'écria-t-il, considérez ce que l'on « me donne. — Voyez, dit le charitable prélat au domestique, « s'il n'y en aurait pas un autre meilleur. — De tout ce que « vous avez, reprit celui-ci, c'est le moins mauvais. — Hélas! « mon ami, dit alors l'évêque au pauvre, je n'ai riendemeil- « leur; ayez la bonté de vous en contenter^ ». Parfois le domestique à son tour se fâchait de voir vider ainsi la garderobe de son maître. « Mon ami, disait le saint, ne vous cour- « roucez pas ; ces habits sont plus aux pauvres qu'à moi, puis- « qu'ils en ont plus besoin que moi ^. » Peu satisfait de cette réponse, et inférant de là que son maître était disposé à continuer ses largesses, le domestique mettait souvent tout sous clef. Alors le saint évêque se dépouillait de ses habits de dessous pour en revêtir les pauvres. Ce fut ainsi qu'un jour, ému au spectacle d'un pauvre presque nu, il lui donna la camisole toute neuve qu'il portait sous sa soutane, en lui recommandant le secret; et il souffrit du froid tout le restedu jour, jusqu'à ce que le domestique, ayant découvert la chose au moment du coucher, lui en eût donné une autre ^. Enfin, le

* Dép.deBaytay.

- Dép. de Bonien.

' Dép, de Legay, du chanoine Gardel, de Claude Girod, celui-là même

jeudi saint de chaque année, il servait à dîner à douze panvres, et leur distribuait une somme considérable, après leur avoir lavé les pieds avec un maintien humble et pieux qui édifiait tous les assistants, et les leur avoir baisés avec tendresse ^

Tous les Religieux qui, passant par Annecy, n'y avaient pas de maison de leur ordre, ainsi que tous les ecclésiastiques qui se présentaient, étaient reçus à Tévôché. Le saint prélat veillait à ce que rien ne manquât, et ajoutait à ces bons offices une affection cordiale et fraternelle qui les touchait beaucoup plus encore que le bienfait de l'hospitalité '. Tous les nouveaux convertis qui venaient de Genève ou d'autres lieux se réfugier à Annecy recevaient aussi une part de ses largesses en rapport avec leurs besoins. Si leur position le demandait, il payait leur pension en ville ou les gardait chet lui ; quelquefois même il payait pour les garçons Tapprentissage de quelque métier, plaçait les filles en service chez des dames vertueuses, ou leur fournissait la dot nécessaire soit pour entrer au couvent, soit pour se marier. Les pauvres honteux n'étaient point oubliés dans les sollicitudes da charitable évéque : il en avait une liste exacte, il s'informait avec discrétion de tous leurs besoins, leur faisait parvenir ses aumônes de manière à ménager leur délicatesse; « et Ton ne « saurait dire, raconte un témoin oculaire, combien il en soute lageait ainsi ^. »

Quant aux pauvres que l'infirmité empêchait de venir chercher leur aumône, il allait lui-même la leur porter jasqoe dans les réduits les plus obscurs et les plus hideux, jusque dans les granges et les étables : tantôt il leur donnait des secours d'argent, tantôt il leur faisait porter de la viande s'ils

qui avait reçu la camisole et la garda respectueusement toute sa \it comme une relique.

1 Dép. d'Angélique de la Pesse. —Dép. de sainte Chantai , art. 27.

« Dép. de Rendu, —Dép. de sainte Chantai, art. 27.

8 Dép.deBonard. -^Dép. de sainte Chantai, art. 49.

en pouvaient manger; il la leur coupait lui-même par morceaux sur Tassiette pour leur en épargner la peine^ et leur rendait de ses propres mains les plus humbles services. Un jour qu'on voulait le détourner d'approcher d*un pauvre vieillard à cause de la mauvaise odeur qu'exhalaient ses infirmités : « Laissez faire, dit-il, les mauvaises odeurs des pau- « vres sont pour moi des roses. » Et il en donna un exemple frappant dans le Carême qu'il prêcha à Rumilly. Il venait de confesser le comte de Toumon avec toute sa famiUe, lorsque s'approche du tribunal un vieillard infirme, dont les ulcères etia malpropreté exhalaient une odeur si infecte, que les gens de la maison du comte lui avaient interdit l'accès de la cuisine. Le saint apôtre ne l'eut pas plus tôt aperçu, qu'il se lève, va au-devant de lui, l'aide à marcher jusqu'au confessional. La confession finie^ il l'aide à se relever, l'embrasse avec une effasion de tendresse et le conduit h sa place. Inspiré par le même sentiment de charité, l'homme de Dieu visitait une ou deux fois la semaine les prisons et les hôpitaux, soulageait, consolait tous ceux qui souffraient, et les amenait par de douces insinuations à se confesser et à communier ^.

Lorsqu'il s'absentait, il faisait continuer ses aumônes comme s'il eût été à Annecy; et, outre ces largesses de sa charité, il pourvoyait encore à toutes les nécessités des monastères, à tous les besoins des maisons où l'on recevait des indigents, et veillait avec une sollicitude paternelle à ce que personne autour de lui ne manquât du nécessaire. Par une charité en dehors des règles communes et que nous n'oserions proposer pour modèle, il distribuait, même dans le saint tribunal, à ses pénitents pauvres, une aumône proportionnée h leurs besoins, et leur disait de réclamer par cette voie, si elle leur convenait mieux, son assistance dans leur détresse. Si c'étaient des pauvres qui refusassent de se confesser, il ne

^ Dép, de la sœur Flof*y.

^Dép. de Favre el de Baytay. — Dép. de sainte Chantaly art, 27.

laissait pas pour cela de les assister : souvent même il donnait de grosses aumônes aux femmes débauchées sur leur seule promesse de sortir du désordre; et quand, înGdèlesà leur parole, elles continuaient la même vie, il ne cessait pas de leur faire du bien. « G*est temps et argent perdus, loi « disait-on. — Hélas! répondait-il, la misère humaine est si u grande ! il faut toujours en avoir pitié et ne jamais déses- « pérer de la conversion de personne * . »

Quelquefois, au lieu de demander à titre d'aumône, on lui demandait à titre de prêt, et il y acquiesçait de bonne grâce. non qp'il comptât beaucoup sur la restitution, mais parce que ce mode de don était moins humiliant. Un jour, un homme de condition médiocre, ayant reçu de lui douze écus à ce dernier titre, voulut lui en faire un billet. « Gela n'est pas « nécessaire, dit François, je me fie à votre parole; d'ailleurs, « la somme n'est pas si grande que sa perte doive mecai^ « un grave dommage. Ne vous gênez pas pour me la rendre; « je vous assure que je ne vous la redemanderai jamais. > L'emprunteur, trop fier pour paraître recevoir une aumônet répondit qu'il rendrait celte somme dans un mois et qnll ne l'accepterait pas sans en faire un billet. François le laissa faire; et, cet homme étant revenu au bout d'un an demander à emprunter dix écus sans parler des douze qu'il devait, François lui remit son billet en disant : « Vous ne me demandez « que dix écus à emprunter; en voilà douze que je vous donne « de bon cœur. » Un autre lui en ayant demandé vingt et voulant aussi en faire le billet, le saint évéque, qai n'avait pas toujours de telles sommes à sa disposition et ne voulait pas cependant renvoyer cet importun mécontent, alla chercher dix écus, et lui dit : « J'ai trouvé un expédient qui nous « fera gagner aujourd'hui à chacun dix écus, si vous voulez « me croire. — Que faut-il faire, monseigneur? dit aussilM « l'emprunteur. — Rien de plus facile, dit François : nous

1 Dép, de sainte Chantai^ art. 27.

« n'avons, vous et moi, qu'à ouvrir la main; tenez voilà dix « écus que je vous donne en pur don au lieu de vous en prêter « vingt ; vous gagnerez ainsi ces dix écus, et moi je regarderai « les dix autres comme gagnés si vous m'exemptez de vous « les prêter. » Cet homme trouva l'expédient parfait, et s'en retourna ravi de la bonté de son charitable pasteur*.

On se demande comment, avec un revenu très minime, il a été possible de faire face à tant d'œuvres de miséricorde, sans nuire à l'entretien de la maison épiscopale, que le saint prélat tenait toujours sur un pied honorable et digne de sa position : c'est là un mystère que les contemporains n'ont pu expliquer et qui leur a semblé tenir du miracle ; c'est là du moins une preuve frappante de tout le bien que peut faire la charité avec des ressources médiocres, quand elle est ellemême Téconome de la maison. Rolland, ce fidèle serviteur du saint évéque, qui avait en main le maniement de tous les revenus, ne s'accommodait pas de cette doctrine, et souvent il faisait difficulté de donner de l'argent pour les aumônes ; mais toujours François l'y obligeait, affirmant qu'il ne fallait pas se mettre en peine, pourvu que les années pussent se joindre l'une à l'autre, que Dieu pourvoirait à tout et ne permettrait pas qu'on vint à manquer du nécessaire pour avoir fait la charité à ses serviteurs ^ ; et l'expérience prouva qu'il avait raison .

Toutefois, quelque touchante que fût la charité de François de Sales à l'égard des besoins du prochain, elle était bien plus admirable encore à l'égard de ses défauts. « 11 faut, disait-il, « que les hommes aient patience les uns avec les autres, et « les plus braves sont ceux qui supportent le mieux les dé- « fauts d*autrui... C'est une grande partie de notre perfection « de nous supporter les uns les autres dans nos imperfections, « et Tamour du prochain ne peut mieux s'exercer qu'en ce

^ Esprit de saint François de Sales, III* part., sect. vi et vu. « Dép. de Micfiel Favre.

« supporta II est aisé d*aimer ceux qui sont d*un caractère « agréable et complaisant; mais aimer ceux qui ont des ira- <( vers, une humeur fâcheuse et chagrine, c'est la vraie pierre « de touche de la charité. » — « Il faut, disait-il encore -, « avoir un cœur bon et doux envers le prochain, particulière- « ment.quand il nous est à charge et h dégoût; car alors nous <i n'avons rien en lui qui nous le fasse aimer, sinon le respect « du Sauveur, qui rend en cette rencontre Tamour plus cx- « cellent et plus digne, parce qu'il est plus pur et plus net de (( conditions caduques. » Aussi le saint évêque insistait fortement, dans ses entretiens comme dans ses écrits, sur certaines vertus qu'il disait n'être point assez estimées; savoir, la cordialité, la patience, l'affabilité, la bonté, le supportdes défauts d'autrui, et il estimait une illusion de s'imaginer qu on peut faire de grandes choses pour le prochain, lorsqu'on ne sait pas supporter les humeurs agrestes, les incivilités et surtout les importunités de certaines gens qui, pour des choses de rien, viennent vous déranger hors de propos et à contretemps ^.

Fidèle à ces principes, François supportait les défauts de tous, s'accommodait à l'humeur de chacun, conversait volontiers avec les gens les plus grossiers et les plus vils sans jamais en dédaigner un seul, quelque pauvre et misérable qu'il fût. Enfin il souffrait tout de tout le monde sans jamais rien faire souffrir à personne, et recommandait à tous de faire de même. Un jour que, pour obéir au médecin, il se promenait dans le jardin d'une maison religieuse qu'il avait établie à Annecy en grande partie à ses frais, il entendit un Religieux hypocondriaque murmurer de ce que l'évêque venait le déranger dans ses rêveries ; il sortit aussitôt du jardin sans se

1 Lettre cccxliii*. — Esprit de saint François de Sales, XVII* part., sect. XII. — XVIII* part., sect. .xlvii.

* Lettre dcclxvih» — Esprit de saint François de Sales, XVIIl* pdjt., seèt. VIII. — XVIII* part., sect. xxii.

' Esprit de saint François de Sales, II* part-, sect. xxv.

plaindre et alla se promener en pleine campagne ^ « Un « autre jour, dit M. de Belley^, je me plaignais de quelques <( gentilshommes de la campagne qui, étant pauvres comme <( Job, prenaient des tons de prince et de grand seigneur et » vantaient sans cesse leur noblesse et les hauts faits de leurs « ancêtres, — Eh! pourquoi voulez-vous, me répondit- il gra- « cieusement, que ces pauvres gens soient doublement paut( vres?Ils se consolent de leur pauvreté en pensant qu*ils sont « riches d'honneur : c'est une faiblesse d'esprit qu'il faut sup- <( porter. » Une dame de qualité, dont la conduite dans le monde avait été peu chrétienne, étant venue prier sainte Chantai de la recevoir à la Visitation, celle-ci consulta le saint prélat : « Ne me demandez pas conseil pour cela, lui dit-il ; je « suis partial pour la charité. »

En effet, il semblait avoir une tendresse particulière pour les personnes qui avaient quelque défaut d'esprit, de cœur ou de corps. Une novice ayant été refusée à la Visitation parce qu'on jugeait sa rusticité incompatible avec les vertus nécessaires pour vivre en communauté, il en fut tout attristé : « Eh « quoi donc! ma mère, dit-il à sainte Chantai, a-t-on plus '^ d'égard à des imperfections de nature qu'à la bonne volonté « d'une âme qui a le courage de tout faire pour corriger ses « défauts et remplir les devoirs de sa vocation? Ma mère, ajou- « ta-t-il, combien a-t-elle de voix? Celle-ci lui en ayant dit le « nombre: « C'est plus de la moitié, reprit-il; dites à nos « Sœurs que la novice est reçue, et que, sans faute, je vien- « drai tel jour recevoir ses vœux ^. »

Une autre fois, deux filles se présentèrent pour être Religieuses, mais à la condition de ne pas quitter l'une ses pendants d'oreilles, l'autre une bague de verre qu'elle portait au doigt. Madame de Chantai et toute la communauté voulaient les refuser; mais le saint, leur trouvant d'ailleurs une vraie

^ Dép, de PassU,

* Esprit de saint François de Sales, V* part., soct. viii.

' Recueil de la mère Greffier, p. 21.

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