VIE DB 8. FR. DE SALES. — II
vocation, les reçut par sa propre autorité, disant qu'il fallait supporter le prochain jusque dans ses niaiseries ; et bienUrt les nouvelles Religieuses, réfléchissant d'elles-mêmes sur leur vanité, rejetèrent ce futile ornement, honteuses devant Dieu et devant les hommes d'une prétention si ridicule^.
A cette indulgence pour les défauts du prochadn correspondait une égale aversion pour la médisance qui les censure et les publie. « Si on ôtait du monde la médisance, disait-il, on « retrancherait la plus grande partie des péchés^. » Aussi ne pouvait-il souffrir qu'on parlât défavorablement de qui que ce fût; et, quand on se permettait un tel langage en sa présence, il cherchait à excuser le mal qu'on rapportait. © Si « une action avait cent visages, disait-il, il faudrait toujours (( la regarder par le plus beau. )> S'il ne pouvait en atténuer la gravité parce que c'était chose très évidente, tantôt il sécriait en levant les yeux au ciel : « Oh ! que la misère ha- (( maine est' grande ^ ! Sciant génies quoniam homines sunt Que c< les tentations sont quelquefois violentes! Que lecœurbo- « main a des moments fâcheux ! » Tantôt il disait : « Hélas! « sans la grâce qui nous a préservés ou soutenus, nous « eussions peut-être fait pire et nous serions déjà en enfer*. « Qui sait s'ils ne se convertiront point et ne seront pas un « jour de grands saints? Les plus grands pécheurs deviennent « quelquefois les saints les plus illustres, témoin David et c< saint Augustin. »
Un jour, raconte Tévêque de Belley, on parlait devant lui d'une personne qui avait fait une faute très scandaleuse: comme on s'élevait fort contre ce scandale : « O misère « humaine! misère humaine! » s'écria-t-iL Gomme on continuait à parler : « Oh ! que nous sommes environnés d'infir- « mités! » ajouta-l-il. Comme on continuaii encore : <i Et
1 Recueil de la mère Greffier, p. 17.
3 Esprit de saint François de SaleSy XII' part., sect. xiv.
3 Ibid.f XVI* part., sect. xliu.
* Ibid.f III* part., sect. xxvi.
« que pouvons-nous de nous-mêmes faire autre chose que des M chutes? s'écria-t-il. Hélas ! nous ferions peut-être pire, si « Dieu ne nous tenait par la main! » Enfin, voyant que ces réflexions ne faisaient point taire les mauvaises langues, il leur ferma la houche par ces paroles, que Tévénement prouva être prophétiques : « Eh bien, cette faute sera Toccasion de « son salut, elle la sentira vivement et la réparera par une « vie sainte ^ » — « C'est merveille, s'écrîa-t-il une autre fois «< dans un cas semblable ^, qu'on ait tant de charité pour la « chasteté, jusqu'à prendre sa défense quand elle est bles- « sée, et qu'on ait si peu la chasteté de la charité, c'est-à- « dire la pureté, l'intégrité de cette vertu, qui est cepen- « dant la mère, la reine, l'âme de toutes les autres ! « El, développant ensuite cette double pensée, il écarta ainsi la médisance qui blessait ses oreilles. Il ne fut pas moins ingénieux à faire taire un autre censeur qui dénigrait le savoir d'un prêtre, tout en louant sa vertu. « Il est vrai, dit-il, que '< la science et la piété sont les deux yeux d'un bon ecclésias- » tique; mais, comme on ne laisse pas de recevoir aux ordres » ceux qui n'ont qu'un œil, surtout s'ils ont celui du canon, '< ainsi un prêtre qui a l'œil du canon, c'est-à-dire la vie " exemplaire et canonique, peut être un bon Religieux. S'il '< n'a pas le talent qui brille dans la chaire, il suffit qu'il puisse « exhorter et reprendre. Dieu fit instruire Balaam par sa « monture. »
Cependant le saint évêque ne voulait point qu'on se troublât des paroles déplacées qu'on entend malgré soi dans la société. « Es conversations, disait-iP, soyez en paix de tout '< ce qu'on y dit et ce qu'on y fait; car, s'il est bon, vous avez '< de quoi louer Dieu; et, s'il est mauvais, vous avez de quoi '< servir Dieu en détournant votre cœur de cela sans faire ni
^Esprit de saint François de Sales, XVII» part., sect., xii, et I" part., sect X.
* /Wd., I** part., sect. xxiv.
* Ibid., XV* part,, sect. xx.
« rétonnée ni la fâcheuse, puisque vous n'en pouvez mais, et « n'avez pas assez de crédit pour détourner les mauvaises « paroles de ceux qui les veulent dire et qui en diront encore <( de pires si on fait semblant de les vouloir empêcher. Ainsi (( faisant, vous demeurerez tout innocente parmi les sifDec( ments des serpents, et, comme une aimable fraise, vous ne « contracterez aucun venin par le commerce des langues vé- « néneuses. »
Les railleries sur le prochain ne contristaient pas moins que les médisances le cœur si bon du saint évèque. Quand il les entendait, il en témoignait son déplaisir par la tristesse de son visage, et détournait la conversation; ou, s'il ne le pouvait, il ne craignait pas de dire aux railleurs : « Qui vous (( a donné le droit de vous égayer aux dépens du prochain? « voudriez-vous qu'on vous mît ainsi sur le tapis et qu'on fit u Tanatomie de tous vos défauts? S'amuser à rechercher les (( défauts d' autrui, c'est signe qu'on ne s'occupe guère des « siens. » Un jour, une demoiselle s'étant permis de tourner en ridicule les défauts naturels et les traits peu gracieux d'une autre, le saint lui dit avec bonté : « C'est Dieu qui nous a (( faits; nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, et les « œuvres de Dieu sont parfaites. » A ce mot la demoiselle éclate de rire en disant qu'elle ne trouve nullement cette personne parfaite. « Mademoiselle, répliqua-t-il, son âme est plus « droite, plus belle et meilleure que la vôtre ^ » Non content de bannir des conversations les paroles contre le prochain, il ne voulait point qu'on plaisantât sur les défauts d'un pays où d'une province. « 11 faut, disait-il, éviter les médisances de$ « nations, parce que, si toutes ont leurs taches, toutes aussi « ont leurs excellences particulières, et que d'ailleurs cela ne (( sert qu'à semer des noises et des querelles ^. »
Enfin telle était la charité du prélat pour les défauts du
ï Esprit de saint François de Sales ^ XII* part., sect. si. 2 Le P. la Rivière, xxviii» maxime, p. 570.
prochain, qu*ii défendait même la pensée défavorable sur le salut de ceux qui» après avoir mal vécu, meurent sans témoigner leur repentir. « Ne les condamnons pas, disait-il * ; nos « coiyectures pourraient nous tromper : la persévérance « finale ne se décide pas d'après le mérite; Dieu s'est réservé « le secret de ceux à qui il la donne. » Et, pour confirmer cette vérité, il racontait ce qu'il avait entendu dire à un prédicateur sur la mort de Luther : « Qui sait, disait celui-ci, si, « à l'heure de la mort, Dieu ne Taura pas touché de sa grâce « efficace? Il est vrai que, s'il n'est pas damné, il l'aura « échappé aussi belle que fit jamais homme du monde, et il c doit une belle chandelle au bon Dieu; mais enfin nous de- « vous avoir de grands sentiments de la bonté de Dieu, le- « quel est infiniment riche en miséricorde sur ceux qui Tin- « voquent. Jésus-Christ offrit sa paix, son amour et le salut « à son traître disciple : pourquoi n'aurait-il pas pu offrir la « même grâce à ce misérable hérésiarque? » Et de là le cha-r ritable prélat concluait qu'il ne fallait jamais désespérer du salut de personne, ni déshonorer la mémoire des morts.
Autant le saint évêque avait en aversion les jugements défavorables sur le prochain, autant il haïssait les procès, comme la ruine de la charité parmi les hommes^. « On vous « conseille de plaider pour cent écus, dit-il un jour aux « Sœurs de la Visitation; et moi, je vous conseille de ne « pas le faire pour mille. A peine un saint pourrait-il se « conserver sage parmi les procès. Litigare et non insanire « vix sanctis conceditur^. Jamais, ajoutait-il, Notre-Seigneur « ne plaida, quoiqu'on lui fit mille torts. Je ne blâme point t< ceux qui plaident, pourvu que ce soit justement; mais « je dis, mais j'écris, et, s'il était besoin, j'écrirais avec <( mon sang que quiconque veut être parfait et enfant de « Jésus crucifié doit pratiquer cette doctrine : Fuyez les
ï EzprU de saint François de Saks, III* part., c. xxvi et xxvii. * Ibid,, VII* part., sect. xxviii. — Lettre Dxxvr. ' Dom Jean de Saint-François, p. 446 et 447.
« procès. Que le inonde frémisse, que la prudence de la « chair se dépite : cette parole de Jésus-Christ doit être pré- « férée : A qui te veut ôter ta tunique en jugement, donne « encore ton manteau * ; la paix est une sainte marchandise <c qui mérite d*ètre achetée chèrement^. » Un jour, informé qu'un père et un fils plaidaient l'un contre Tautre pour une affaire d'intérêt, il les fit venir : « Eh bien, leur dit-il, de « combien s'agit-il entre vous? Voilà mes chandeliers d'ar- « gent, prenez-les et ne vous disputez plus. » Le charitable pasteur employait une grande partie de ses journées à entendre ceux qui avaient des procès ou des querelles et qui l'en établissaient arbitre : quelquefois même il y employait des journées entières, jusqu'à être obligé de prendre sur la nuit pour son office et ses autres exercices spirituels. Il écoutait paisiblement ce qu'avaient à lui dire les parties, leurs avocats ou leurs procureurs, sans se plaindre jamais d*ètre dérangé dans ses affaires, sans témoigner aucun ennui, et avec une affection égale pour tous, provenant du recueillement de son esprit en Dieu : « Car, disait-il, il faut traiter les affaires de m la terre les yeux attachés au ciel. » Puis il prononçait selon sa conscience et renvoyait tout le monde content. C'est ce qu'il raconte lui-même dans une de ses lettres : « J'ai été « occupé à faire des accommodements', dit-il : mon logis a « été tout plein de plaideurs; mais je les ai si bien arrangés « à leur commune satisfaction , qu'ils s'en sont retournés en « paix et en repos. »
La charité de François de Sales ne se bornait pas aax vivants, elle suivait les morts jusqu'au delà de la tombe, et n'était pas moins tendre pour eux que pendant leur vie : « Hélas! disait-il ''j nous ne nous souvenons pas assez de nos « chers trépassés; leur mémoire semble périr avec le son des
ï Lettre dccxcix*.
* Lettre dclxiii«. ^ Lettre cxv*.
* Esprit de saint François de Saîes, 1I« part., sect. xv.
« cloches, et nous oublions que l'amitié qui peut finir, « même par la mort, ne fut jamais véritable; l'amicizia eke c( puà finire, non fù mai vera, TÉcriture elle-même nous en- « seignant que le vrai amour est plus fort que la mort ^ Dire « du mal des morts est une inhumanité comparable à celle « des bêtes féroces qui déterrent les corps pour les dévorer; « en dire du bien pour s'exciter à les imiter est chose louable ; « mais les soulager est chose bien meilleure encore, car c'est « là visiter les malades, c'est donner à boire à ceux qui ont « soif de la vision de Dieu; c'est nourrir les affamés, c'est race cheter les prisonniers, vêtir ceux qui sont nus, et procurer « l'hospitalité dans la Jérusalem céleste; c'est consoler les « affligés, éclairer les ignorants, faire enfin toutes les œuvres « de miséricorde en une seule ^. » Aussi n'oubliait-il pas de prier et de gagner des indulgences pour les âmes du purgatoire; et il recommandait à ses pénitents cette pratique comme très agréable à Dieu ^.
' Cant., VIII, 6.
2 Esprit de saint François de Sales, II« part., sect. xvi.
3 Année de la Visitation, 2 novembre.