LIV. Ml. — SA DOUCEUR
joars enfin, cette douceur de langage qui dispose le cœur à recevoir la vérité. Il pensait que celui qui se fâche rend sa cause suspecte; que si la lumière, lors même qu'une main délicate la présente, blesse souvent les yeux malades de Thérétique, elle l'aveugle infailliblement si une main imprudente la lui jette au visage sans aucun égard; qu*enân, l'orgueil étant le propre caractère de l'hérésie, la moindre dureté qui échappe aigrit^ rend furieux et fait manquer la conversion ^ « La rai- « son revêtue de douceur, disait-il, a beaucoup plus de force « et de lustre; revêtue de colère, elle perd son lustrcet sa f< force ^. Jamais la vérité ne s'établit sans la charité, disait-il << encore '; mais l'impiété fait tout le contraire. Si l'on retran- " chait des écrits de Calvin, de Zwingle, de Luther et de Bèze, •( les injures, les calomnies, les médisances, les risées et les i< boufibnneries qu'ils font contre le Pape, contre le siège de .' Saint-Pierre, contre les catholiques, on verrait que leurs (( volumes seraient fort petits. »
Cet ange de douceur voulait surtout que tous ceux qui venaient à l'évêché y fussent accueillis avec bienveillance, sans acception de personnes; ses domestiques avaient l'ordre de ne jamais les renvoyer, à moins que des affaires indispensables ne rendissent la réception tout à fait impossible ; et, dans ce cas, de les congédier d'une manière si bonne et si cordiale, qu'ils fussent encouragés à revenir. Introduits auprès de lui, il les recevait tous avec grâce, les écoutait avec patience, comme s'il n'eût eu autre chose â faire, et répandait tant de suavité dans les cœurs, qu'on estimait une bonne fortune l'occasion de revenir lui parler. Si c'étaient des personnes de qualité, il leur rendait les plus grands honneurs et les nommait parles titres qui les flattaient le plus. « Car, disait-il, « comme il n'y a personne qui se soucie moins des honneurs » que moi, il n'y a personne qui en veuille rendre davantage
1 I)ép. de Favre,
« Le P. la Rivière, p. 570.
* Méditations de la mère de Chaugy,
« aux autres. » Un jour même il lui arriva de traiter avec grande distinction le simple valet d*un gentilhomme; et, comme on lui en faisait la remarque : « C'est, répondit-il, que « je ne sais guère discerner le monde, je ne considère qu une « chose, savoir, que tous portent le caractère de chrétien. » Dans sa conversation, il ne contredisait personne, tant que le devoir lui permettait de se taire, et, sll lui fallait opposer la vérité à Terreur émise, il le faisait avec douceur et adresse, sans paraître vouloir violenter son contradicteur, « car, di- « sait- il, on ne gagne rien en prenant les choses âprement ^ «»
Attirés par tant de bonté, les visiteurs semblaient se mul* tiplier chaque jour et se pressaient en foule autour de lui; et lui, sans se sentir importuné, gardait sa douceur et sa paix. « Ce sont, disait-il, des enfants qui courent au sein de « leur père : jamais une poule ne se fâche quand ses pous- « sins se jettent tous à la fois sous ses ailes ; elle étend, as « contraire, le plus qu'elle peut ses ailes maternelles pour « les couvrir tous : et mon cœur aussi me semble se dilater « à mesure que le nombre de mes chers enfants s'accroît ao- « tour de moi. »
Parmi cette foule se rencontraient souvent de grands pécheurs, quelquefois même des apostats, qui venaient^ encouragés par sa bonté, se jeter entre ses bras ; et c'étaient ceuxlà qu'il accueillait d'un meilleur cœur, conformément à sa maxime, qu'il faut être plein d'indignation contre le mal, pour ne jamais se le permettre, mais plein de douceur et de commisération pour le prochain qui l'a commis. Il les serrait contre son cœur avec une tendresse maternelle. « Venez, mes « chers enfants, leur disait-il, venez que je vous embrasse et « que je vous mette dans mon cœur. Dieu et moi, nous tous <( assisterons avec confiance. »
Parfois, quelques-uns de ses amis se scandalisaient de ce procédé, et lui en faisaient des reproches : « Assurément, lui
1 Esprit de saint François de Sales, XII* part., scct. xvi.