‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 213 sur 292 · LIV. YII. — SA DOUCEUR · texte numérisé non relu

LIV. YII. — SA DOUCEUR

M seurs. — Mais enfin, vous-même, mon père, que pensez- « vous du'passé? — Rien, je vous assure; car comment vou- « lez-vous que ma pensée s'arrête sur ce qui n'est plus rien « devant Dieu? Comment faire pour ne penser à rien, sinon « ne point penser du tout? Je ne penserai qu'à louer le Sei- « gneur et à célébrer la fête de votre conversion. Oui, je la « veux célébrer, cette chère fête, avec les anges du ciel qui se « réjouissent du changement de votre cœur. » Et, comme en disant ces choses il avait le visage baigné de larmes : « Vous « pleurez sans doute sur Tabomination de ma vie? lui dit la « pénitente. — Oh! non, reprit le saint prélat, je pleure de « joie de votre résurrection à la vie de la grâce ^ »

Aussi doux dans le cours de la vie qu'au tribunal de la miséricorde, jamais François ne faisait de commandement, même à ceux qui étaient sous son obéissance, que par forme de prière et d'insinuation; jamais il ne reprenait personne que par manière de douces remontrances, ou un silence plus significatif que les paroles^. Un jour qu'on lui reprochait de n'avoir pas réprimandé assez sévèrement un jeune homme qui avait outragé et même frappé sa mère, et qu'on lui avait amené pour qu'il lui fît sentir la grandeur de sa faute : « Que « voulez-vous! répondit-il, j'ai fait ce que j'ai pu pour « m'armer d'une colère qui ne péchât point; et, à vous dire « vrai, j'ai craint de perdre en un quart d'heure le peu de « douceur que je travaille à amasser, depuis vingt-deux ans, « goutte à goutte comme la rosée, dans le vase de mon pauvre « cœur : une abeille reste plusieurs mois à faire un peu de « miel qu'un homme avale en une bouchée : et puis, que sert « de parler à qui n'entend point? Ce jeune homme n'était pas « capable de profiter de mes remontrances : car la mauvaise « disposition de son cœur lui avait ôté sa raison et le juge- « ment; une correction amère ne lui eût servi de rien et

* Espiit de saint François de Sales, III* part., sect. xxvni.

« lind., VIP part., sect. xi. — X* part., sect. m. — XV part., sect. ?

« m*eût fait grand tort à moi-même, qui aurais fait comme « ceux qui se noient en voulant sauver les autres ^ »

Cette douceur donnait au saint évèque un tel empire sur les cœurs, que sauf certaines natures exceptionnelles, comme le fils dénaturé dont nous venons de parler, il en faisait toatce qu'il voulait : rien ne pouvait lui résister. Comme il condescendait volontiers aux désirs de chacun, tous aussi, en retour se rendaient à ses désirs et s'estimaient heureux de pouvoir lui plaire. Un jour deux hommes se disputaient devant lai avec une violence extrême ; il les regarde avec bonté Tun après Tautre, accompagnant ce regard de quelques paroles de paix ; et c'en fut assez pour les calmer : vaincus par sa douceur, ils s'embrassèrent l'un l'autre. « J'avoue ingénu- « ment, dit M. de Belley, que j'avais tant de plaisir à faire « quelque chose qui lui fût agréable, que, quand il meté- « moignait être content de ce que j'avais fait, je donnais delà « tête dans les étoiles... et j'ai connu des personnes qui fré- « missaient à son abord, non dans la crainte de lui déplaire, « car personne ne lui déplaisait, quelque désagréable que Ton « fût, mais dans la crainte de ne pas lui plaire assez ^. »

Aussi recommandait-il constamment la douceur dans le gouvernement des hommes : « L'esprit humain est ainsi fait^ « disait-il, il se cabre contre la rigueur : tout par douceur, rien « par force; la rudesse perd tout, aigrit les cœurs, engendre « la haine ; et le bien qu'elle fait, elle le fait de si mauvaise (( grâce, qu'on ne lui en sait pas gré. La douceur, au contraire, (( manie le cœur de l'homme à volonté et le façonne selon se$ (( desseins'. » De là ce proverbe, qu'il avait souvent à la bouche : « Jamais sucre ne gâta de sauces ; mais on les gâte soa- (c vent par trop de sel. » Et cet autre : « Aux bonnes salades (( il faut plus d'huile que de vinaigre. » De là aussi ces paroles qui lui étaient familières : <( Bienheureux les cœurs pliables,

1 Esprit de saint François de Sales, 1" part., sect. xxv.

s Ibid., XIV* part., sect. xxiii.

3 Ibid.y Vil* part., sect. xi. — X*part., sect. nt.

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