LIV. VIL — SA DOUCEUR
Rien d'aimable comme les conseils qu'il donnait sur ce
sujet à M. de Belley : « Soyez toujours le plus doux que vous
« pourrez, lui disait-il, et souvenez-vous que Ton prend plus
« de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent barils
« de vinaigre... Il n'y a rien qui édifie tant que la charitable
« débonnairelé : en icelle, comme dans Thuile de la lampe,
« vit la flamme du bon exemple *. S'il faut tomber dans
« quelque extrémité, que ce soit dans celle de la douceur. —
« Mais, disait l'évêque de Belley, quand les hommes ne ré-
« pondent à votre douceur que par les murmures, lescalom-
« nies et les censures, le moyen d'être doux? — Soyez encore
« doux, répondit l'évêque de Genève. Voyez donc le Fils de
« Dieu : à combien de contradictions et de murmures n'a-t-il
« pas été en butte? Tout saint qu'il était, on l'a regardé
« comme un imposteur, un séditieux, un Samaritain, un
« possédé du démon; on a souvent pris des pierres pour le
« lapider. Il n'a cependant pas maudit ceux qui le maudis-
« saient; il a rendu bénédiction pour malédiction, possédant
« son âme dans la patience. — Mais, ajoutait M. Camus,
« quand ce sont des personnes consacrées à Dieu qu'un faux
« zèle anime contre nous, n'y a-t-il pas lieu de se fâcher?
« — Non, répondait le saint prélat ; ces personnes sont sans
« doute dans leur tort; mais ne savez-vous pas que les mou-
« ches qui font le miel sont celles dont l'aiguillon est le plus
« piquant? Il faut espérer qu'un jour elles reconnaîtront leur
♦« erreur, et alors elles vous aimeront plus que jamais... Je ne
« trouve en ceci qu'une chose à votre désavantage, c'est que
« vous vous en plaignez, lorsqu'il faudrait n'en parler qu'à
« Dieu en priant pour elles ^. — Mais, mon père, répliqua
<' M. de Belley, ce n'est que dans vôtre sein et à l'oreille de
« votre cœur que je confie mes peines : à qui aura recours un
« enfant, sinon à son bon père? — Vraiment, répondit Fran-
ï Le P. la Rivière, p. 5^4.
* EspiHl de saint François de Sales, 111* part., scct viii. — X* part., sect. xxvni.
« çois, vous avez raison de dire que vous êtes un enfant; « mais cela ne convient pas à celui à qui Dieu a donné le rang « de père dans son Église ; il vous faut dire comme le pro- « phète : Je me suis tu et n'ai point ouvert la bouche, parce « que cest vous, Seigneur, qui avez fait cela, c'est-à-dire qui « l'avez permis. — Mon père, lui dis-je, vous êtes devenu « bien rude et bien sévère à mon égard : où sont vos an- « ciennes bontés? — Je vous traite, me répondit-il, comme « je me traiterais moi-même en pareil cas. Rappelez- vous la « béatitude promise à ceux qui souffrent persécution pour la c< justice, et soyez plus courageux à l'avenir, cachant sous un « silence profond de pareilles faveurs, quand Dieu vous les « enverra sans laisser éventer ce parfum, et rendant grâces c< au Père céleste qui daigne vous donner une petite parcelle « de la croix de son Fils ^ »
Cette douceur, que François recommandait si fort en toute circonstance, il la pratiquait dans sa vie intime, même à l'égard de ses domestiques : jamais il ne leur disait une parole d'humeur; s'il les reprenait lorsqu'ils faisaient des fautes, « la correction était assaisonnée de tant de douceur, « qu'il y entrait toujours, dit M. de Belley, beaucoup plus « d'huile que de vinaigre ^ ; » et, s'il leur demandait quelque chose pour son service c'était toujours avec des paroles douces et agréables ^. Un jour, un grand seigneur l'étant venu voir, et la conversation s'élant prolongée après la chute du jour, sans que le domestique songeât ni à porter de la lumière à son maître, ni à éclairer l'évèché, François, après avoir reconduit le seigneur dans l'obscurité, dit pour toute correction au domestique chargé d'éclairer : « Savez-vous, mon cher « ami, que deux bouts de chandelle nous eussent valu ce soir « dix écus d'honneur * ? » Une autre fois, deux de ses domes-
1 Esprit de saint François de Sales, XI* part., sect. i.
* Ibid.y V part., scct. xxvii.
^ Dép. de Dumon.
* Dép. de Râtelier. — Dom Jean de Saint-François, p. 43(».