LIV. VIL — SA DOLCEUR
tiques s^amusant à jouer aux cartes au lieu de faire leur ouvrage, il sortit doucement de sa chambre, jeta au feu, d'un coup de balai, les cartes qui étaient sur la table et s'en retourna sans rien dire ^ Lorsqu'ils faisaient bien leur devoir, il les encourageait et leur témoignait par de douces paroles et un air aimable qu'il était content d'eux, qu'ils avaient toute sa confiance, qu'il aspirait à les rendre heureux, qu'il les tenait enfin pour ses enfants ou ses chers amis, et, lorsqu'ils tombaient malades, il avait pour eux les soins d'une mère. C'était ainsi qu'il voulait que les maîtres traitassent tous leurs domestiques: il ne pouvait voir sans douleur la conduite contraire et ses fâcheuses conséquences. <( Je lui objectai contre ces « principes, dit M. de Belley, le proverbe si connu : La fami- « liarité engendre le mépris. — Oui, me dit-il, la familiarité " grossière et répréhensible, mais jamais la familiarité civile, " cordiale, honnête et vertueuse ; car, comme elle procède « de l'amour, elle engendre l'amour véritable, qui n'est ja- " mais sans estime et par conséquent sans respect... Il n'y a « personne qu'on respecte davantage et que l'on craigne tant « d'offenser que celui qu'on aime cordialement. Il faut se «< souvenir toujours que nos domestiques sont notre prochain " et de pauvres frères que la charité nous oblige d'aimer " comme nous-mêmes. Aimons-les donc comme nous-mêmes, « ces chers prochains qui nous sont si proches, qui vivent " avec nous sous un même toit et d'un même bien, et traitons- '( les comme nous voudrions être traités si nous étions à leur *< place et dans leur condition ^. )>
Aussi les domestiques l'aimaient-iis à. l'égal d'un père; et rien de touchant comme les dépositions qu'ils tirent sur lui dans le procès de sa béatification : « Je ne peux m'em- « pêcher de pleurer de tendresse et de dévotion, dit un d'eux, « François Favre, toutes les fois que je pense à mon bon maî-
* Dép, de Michel Favre.
* Esprit de saint François de Sales, V* part., sect. xxvii.
« tre, à lant de saintes actions que je lui ai vu faire pendant sa « vie; et ma seule consolation, depuis sa mort, est de m'en- « tretenir en sa pensée ou d'en entretenir ceux qui mefré- « quentent, et de le prier tous les jours de ne pas oublier « devant Dieu son pauvre serviteur. »
Les traits de l'affection réciproque du maître et des domestiques sont si nombreux, que nous sommes obligé de nous borner à quelques-uns. Un soir, un de ses domestiques, qui était porté à des excès dans le boire, et avait déjà reçu du saint évèque plusieurs réprimandes à ce sujet, étant sorti pour satisfaire son malheureux penchant, ne revint que fort tarda Tévéché : il frappe à la porte, et personne ne répond; tout le monde était endormi. François, qui seul veillait, se lève, va ouvrir, et trouvant ce pauvre homme tellement ivre, qu'il avait peine à marcher, il le prend par le bras, le fait entrer, le conduit jusqu'auprès de son lit; là le déshabille, le déchausse, le couche et se retire, après avoir rangé ses couvertures, comme une mère ferait pour son fils. Le lendemain, Je domestique, se souvenant de ce qu'il avait fait la veille, était tout confus et n'osait se montrer devant son maître; mais François, l'ayant rencontré seul : << Eh bien, mon cher ami, « lui dit-il, vous étiez bien malade hier soir! » A ces mots, le pauvre garçon tombe à genoux et demande pardon avec larmes. Le saint évèque, touché de son repentir, lui fait une paternelle, mais sérieuse remontrance sur le danger où il s'était mis de perdre son âme pour l'éternité, et le condamne à mettre une certaine quantité d'eau dans son vin pendant un temps déterminé. Le coupable accepta la pénitence, et y fut si fidèle non seulement pendant ce temps, mais tout le reste de sa vie, qu'il ne retomba plus jamais dans aucun excès*.
Un autre domestique désirant se marier et étant allé la nuit, pour cacher la chose à son maître, faire la demande de la personne qu'il désirait épouser, François, informé du fait,
I Dép, (le la sœur Greffier.