LIV. VII. — SA DOUCEUR
se plaignit doucement à lui de cette manière d'agir peu franche, et lui offrit de l'aider dans son dessein. Cet homme, touché de tant de bonté, lui répondit qu'il était trop heureux de demeurer avec un si bon maître, et qu'il aimait mieux renoncer au mariage que de s'en séparer : « Non, dit François, « cette personne vous convient, le mariage vous sera avanta- « geux, je lèverai tous les obstacles qui s'y opposeront, et il « se fera. » Ce fut en effet ce qui eut lieu peu de temps après*.
Le saint évéque se conduisit à peu près de la même manière envers François Favre, un de ses domestiques; celui-ci, ayant conçu le désir de se marier avec une jeune veuve riche et vertueuse, nommée madame Clavel, se mit un jour en tète de lui écrire pour demander sa main, s'imaginant qu'il s'expliquerait mieux dans une lettre que dans un entretien; mais pendant qu'il était occupé à écrire, voilà que son maître entre dans sa chambre : aussitôt il jette sa plume d'un côté, son encrier de l'autre, et cache son papier sous la table. Le saint évéque, sans rien dire d'abord, fait deux ou trois tours dans la chambre, puis, regardant le jeune homme : <( François, lui « dit-il, quand je suis entré, vous écriviez. » Le pauvre homme, confus, ne sut que répondre : « Qu'écriviez-vous « donc? » ajouta son maître. Et, voyant qu'il ne s'expliquait point : (( Est-ce que je ne suis pas assez de vos amis, lui ditu il, pour que vous me fassiez cette confidence? » Le garçon s'étant enfin expliqué, le saint évéque lit sa lettre : « Vous « n'y entendez rien, » lui dit-il. Et aussitôt il s'assied et écrit lui-même une lettre parfaitement tournée à laquelle il ne manquait que la signature : « Tenez, dit-il à Favre, copiez « cette lettre, envoyez-la, et vous verrez que tout ira bien. >> Favre obéit, et, quelques jours après, la veuve, flattée de la grâce avec laquelle cet homme demandait sa main, étant venue consulter le saint prélat, il lui conseilla le mariage, .
* Esprit (le saint François de Sales, part. V«, sect. xxmi.
rassurant que le ciel le bénirait; ce qui en effet se trouva vrai'. Mais s'il se prêtait de si bonne grâce à rétablissement de ses serviteurs quand il les y croyait appelés, il ne mettait pas moins de bonté aies en détourner quand il ne jugeait pas que ce fût leur intérêt. Ainsi, un jeune homme de très bonne mine, fort aimable et non moins vertueux, qu*il avait à son service, étant venu un jour lui dire qu'il était recherché et demandé en mariage par plusieurs partis avantageux : « Mon cher enfant, lui répondit-il, j'aime voire âme comme « la mienne propre, il n'y a sorte de biens que je ne vous dé- « sire et que je ne voulusse vous procurer si je le pouvais. Je « crois que vous n'en doutez pas. Or il me semble que vous « êtes encore trop jeune pour vous marier, et que c'est avec « plus d'âge et de jugement qu'il faut entrer en ménage. Pen- « sez-y bien, car, quand on est embarqué, il n'est plus temps « de s'en repentir. Le mariage est un ordre où il faut faire Ja « profession avant le noviciat; et, s'il y avait un an d'épreuve, « comme pour la profession dans les monastères, il y aurait « peu de profés. Au reste, pourquoi voulez-vous me quitter? « Je suis vieux, je mourrai bientôt, et alors vous pourrez vous « établir comme il vous plaira. Je vous laisserai à mon frère, (( qui aura soin de vous procurer un sort aussi avantageux <c que les partis qui se présentent. » Et, en disant ces mots, le saint évéque avait les larmes aux yeux; ce qui émut tellement le jeune homme, qu'il se jeta à ses pieds, en lui protestant qu'il le servirait jusqu'à la mort. « Non, mon enfant, ajouta « le saint prélat, je ne veux point le sacrifice de votre li- « berté; mais je vous donne un conseil d'ami, comme je !« « donnerais & mon frère, s'il était en votre place ^. » Enfin, telle était la bonté de François envers ses domestiques, qu il portait la déférence jusqu'à obéir à son valet de chambre pour se coucher et se lever, s'habiller et se déshabiller, comme
1 Esprit de saiiU François de Sales. — Dép. de la stvur Greffier.
2 Esprit de saint FmnçoUde Sales, part. I", scct. xix.