LIV. VII. — SA DOUCEUR
s'il eût été son serviteur. Quelquefois, obligé de veiller bien avant dans la nuit pour écrire des lettres ou faire divers travaux de sa charge, il Tinvitait à aller se coucher : « Et vous « me prenez donc pour un dormeur ou un paresseux? » répondait le valet mécontent. El alors ce bon maître se hâtait de finir son ouvrage pour ne pas faire attendre trop longtemps son domestique. Une fois, pendant Tété, s'étant réveillé de grand matin, pour un travail important qu'il avait à faire, il appela le valet de chambre pour Taider à s'habiller; et, sans attendre la réponse, il s'habilla tout seul et se mita prier, à étudier et à écrire. Le jour venu, le valet de chambre éveillé court chez son maître, qu'il trouve occupé à travailler : « Qui « donc vous a habillé? lui demanda-t-il brusquement. — C'est « moi-même, répondit François; est-ce que je ne suis pas « assez grand et assez fort pour cela? — Vous coûtait-il tant « de m'appeler? répliqua le domestique en grondant. — Je « vous assure, reprit le bon maitre, que je vous ai appelé plu- « sieurs fois : je suis même allé à votre lit, et je vous ai trouvé « dormant si profondément et de si bon cœur, que je n'ai « pas voulu vous éveiller. — Vous avez bonne grâce, répliqua « le domestique, de vous moquer ainsi de moi! — 0 mon « ami, reprit le bon évéque, je ne l'ai pas dit par moquerie, « mais par pure récréation. Soyez tranquille pour l'avenir; je « vous promets qu'une autre fois, puisque vous le voulez, je <c ne m'habillerai plus sans vous : je vous éveillerai et vous i< ferai lever *. »>
Biais ce fut surtout à l'égard de Martin, pauvre sourd-muet attaché à sa maison, qu'éclata d'une manière touchante toute la bonté de cet excellent maître envers ses domestiques. Il l'avait rencontré à la Roche, en y prêchant le carême, en 1605, et l'avait préparé lui-même à la communion pascale. De retour à Annecy, il lui avait continué ses leçons avec tant de succès, que cet homme en était venu à connaître non seulement nos
* Esprit de sa hit François de Sales, pfLTU I", socl. xviii.
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mystères et les règles de la morale, mais encore la manière de les rendre et d'exprimer, par des signes, jusqu'aux pen^ bonnes ou mauvaises de Tesprit, jusqu'aux consentements parfaits ou imparfaits de la volonté, ainsi que la différence da péché mortel au péché véniel. C'est ce que nous atteste un auteur conlemporain ' : « Je me souviens, dit-il, qu'un lundi ou « mardi gras, le soir, après souper, le saint évêque fit venir (( Martin dans sa chambre, où nous étions avec une honorable « compagnie, et lui dit de prêcher. Le sourd-muet aussitôt « s*assit dans son fauteuil, fit le signe de la croix, et se mit à <f haranguer en poussant avec force de sa poitrine des sons « inarticulés. Il y avait plaisir à lui voir contrefaire le larcin, (( l'homicide, la gourmandise, l'orgueil, la vanité des dame?, « ainsi que les autres vices. Pour en faire ressortir la gravilé, « il levait les yeux au ciel, il étendait les bras; et, pour mon- « trer que ces vices conduisent en enfer, il se tournait vers le <( feu et faisait des gestes comme s'il eût voulu y plonger les « amateurs du siècle. Tous les soirs, continue le même auteur, « ce pauvre sourd-muet examinait sa conscience avant de se '< coucher; il honorait, en les saluant, les tableaux de Notre- « S eigneur, de la sainte Vierge et des saints, et prenait de l'eau « bénite avec grand respect. Tous les jours il entendait dévo- « tement la messe, et avait une religion profonde au Saint-Sa- « c rement de l'autel. » Quand il voulait se confesser, il allait chercher le saint évéque dans sa chambre, le menait danssoB cabinet ou à la chapelle, en faisait sortir ceux qui s'y trouvaient, fermait soigneusement toutes les portes et les fenêtres, examinait de tous côtés si on ne pouvait point l'apercevoir; et alors, tombant à genoux, il découvrait par signes tout cequil avait fait de répréhensible, pleurait amèrement, se frappait la poitrine; et le pieux confesseur, l'embrassant avec tendresse, mêlant ses larmes aux siennes, l'exhortait aussi par signes à mieux vivre et à avoir confiance. De temps en temps il l'admet-
» Le P. la Rivière, p. 302.