‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 220 sur 292 · LIV. VII. — SA DOUCEUR · texte numérisé non relu

LIV. VII. — SA DOUCEUR

tait à la communion, et alors on le voyait s'approcher de la table sainte avec un respect et une dévotion qui édifiaient tous les assistants. Un jour, M. Favre de Valbonne, admirant ce prodige d'intelligence, qu*il attribuait aux prières du saint évéque, interrogea celui-ci pourquoi il n'avait pas demandé à Dieu, en faveur de ce pauvre, la parole et Touïe, qu'il en aurait obtenues aussi facilement, a Je vous avoue, mon frère, « répondit François, que je n'ai jamais eu inclination à de- « mander à Dieu ce miracle, parce qu'il m'est très utile de « garder ce bon homme tel qu'il est, et d'avoir à faire à son « égard une petite pratique de charité journalière et domes- « tique ^ »

Rien en effet de si touchant que l'amitié tendre et délicate du saint évéque pour ce pauvre sourd-muet. A table, il prenait plaisir à lui donner quelques bons morceaux au bout de sa fourchette; il recommandait aux autres domestiques de l'entourer de tous leurs soins, et, lorsqu'il apprenait qu'ils lui avaient fait quelque peine : « Qu'a-t-on fait à ce pauvre homme? « demandait-il aussitôt ; allez, tâchez de l'apaiser. )> Et luimême allait souvent en personne le flatter, le caresser, comme eût fait une pauvre mère pour consoler son enfant affligé. De son côté, Martin aimait son bon maître au delà de ce qu'on peut dire. Lorsqu'il le voyait rentrer du dehors à Tévêché, il courait aussitôt à sa rencontre et lui témoignait par mille signes la joie qu'il éprouvait de son retour. Cette affection ne fîtqae croître avec les années, tellement qu'à la mort du saint évéque, ce bon et fidèle serviteur faillit mourir de chagrin. Kperdu, hors de lui, il ne voulait recevoir aucune consolation, et jamaisenfant ne pleuraaussi amèrement un père ou unemère^.

Mais ce n'était pas seulement envers ses semblables que François se montrait si doux et si bon; sa bonté s'étendait même jusqu'aux animaux. Jamais il ne leur faisait aucun mal.

* Dép, de M, Favre.

* Le P. la Rivière, p. 398. — Chari.-Aug., p. 329.

et il empêchait, autant quMl le pouvait, qu'on leur en fît, disant que la pitié pour les animaux fait partie d'un bon naturel, que celui qui est doux envers eux Test à plus forte raison envers les hommes; qu'au contraire, faire du mal aux bêtes, quelles quelles soient, pour son seul plaisir et sans raison sufTisante, c'est l'indice d'un mauvais cœur. « Lorsqu'il était chez moi, « dit M. de Belley * , j'avais un chevreuil qui paissait dans mon » verger : un seigneur de distinction étant venu nous visiter, « suivi de tout son attirail de chasse, voulut faire poursuivre <( cet animal par ses chiens. Beaucoup de monde s'assembla « pour ce spectacle; maisThommedeDieu^aprèsavoiressayé « vainement de Tempécher, ne voulut point y venir. Enfin les « cors sonnent, les chiens s'élancent avec grands cris à la « poursuite du chevreuil. La pauvre bête, comme si elle eût « connu celui qui aurait voulu être son libérateur, s'enfuit au « pied de la fenêtre où était le saint évêque regardant avec « douleur, et fit des bonds contre la muraille comme pour « aller à lui. François, touché jusqu'aux larmes, demanda « grâce, mais en vain : le pauvre animal fut bientôt aux abois. « Quand on le lui apporta mort, il détourna la vue, et, quand « on le servit sur la table : Hélas! dit-il, le plaisir que vous « avez pris à poursuivre cette pauvre bête me rappelle le plai- « sir que prennent les démons à poursuivre les âmes, pour « les précipiter dans le péché, et delà dans la mort éternelle. « Chose remarquable ! autant François était doux envers tout ce qui l'approchait, autant il voulait qu'on fût doux envers soi-même^, non pas sans doute de celte douceur molle qui caresse et ménage ses défauts, mais de celte douceur humble qui prend par pitié ses propres misères, ne se fâche point contre soi par un dépit d'amour-propre, mais s'encourage avec calme et énergie à se corriger. « Supportant ses défauts avec dou-

1 Esprit de saint François d£ Sales, II* part., sect. xxxiv. — XIV« p., sect. XXXIII.

• Introduction à la vie dévote, III* part., c ix.

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