LIV. VIL ~ SA PRUDENCE
De là ce tact si parfait dont il fit preuve en traitant avec les autorités civiles de France et de Savoie, et qui lui valut non seulement de vivre toujours en bonne intelligence avec elles, mais encore d'en être estimé et honoré. De là cette habileté dans le gouvernement de son diocèse, qu'il administra avec un succès égal en temps de guerre comme en temps de paix, maniant si sagement tous les esprits, conduisant si bien toutes choses, qu'il conserva toujours les immunités de TÉglise et les bonnes grâces des princes opposés entre eux. De là cette haute intelligence dans la conduite des afTaires : si c'était un mal à empêcher, il n'écoutait point l'ardeur d'un zèle irré- ' fléchi qui, en se précipitant, recule le succès, disait-il, plutôt que de l'avancer; il prenait le temps de mesurer mûrement devant Dieu les meilleurs moyens à employer, et était attentif à ne rien compromettre par une parole ou une démarche imprudente; il choisissait avec grand soin le moment et la manière d'agir ou de parler, afin , disait-il encore , « de ne pas c< faire de fautes en s'opposant aux fautes ^ » Et c'était ainsi que son zèle, infatigable dans son activité parce que la charité l'animait, n'était pas moins modéré dans ses eflPets parce que la prudence le réglait. Si c'était une difficulté pratique à résoudre , il l'étudiait avec la patience de la réflexion et lui donnait toujours une solution aussi judicieuse que solide, remarque un de ses historiens qui avait vécu avec lui ^. Aussi on le consultait de toutes parts comme nn oi;acle de prudence ; dans les affaires importantes on voulait avoir son avis^, et on l'établissait juge des différends. Plusieurs fois on a vu des gentilshommes sur le terrain, prêts à vider leur querelle par un duel ; l'évêque survenait et conciliait le différend au contentement des deux parties : c'est ce dont furent témoins les villes de Seyssel, de Saint-Rambert , et beaucoup d'autres lieux où sa présence prévint les plus grands mal-
' Dép. de Baytay, — Dép. de mintc Chantai, art 28. - Doin Jean de Saint-François.
5 Dép. de Baylay el de Pesse, .
heurs * . Une autre fois, quelqu'un alla le consulter sur ce qu il avait à faire pour ramener au bien des personnes de haute condition qui donnaient du scandale : « Ck)mmencez, lui dit- « il , par leur faire deux ou trois visites de politesse , sans rien « dire de votre dessein, et tâchez de vous insinuer dans leurs « bonnes grâces. Quand vous y aurez réussi, faites tomber in- « sensiblement la conversation sur la beauté de la vertu, la (c laideur du vice; puis am^oez-les-moi. » On les lui amenait en effet, et là, avec une prudence merveilleuse, il les décidait à rompre les liens qui les retenaient loin du devoir et de la vertu ^. Aussi un témoin de sa vie habituelle nous dit-il : <( J*ai toujours admiré la grandeur et Texcellence de sa pm- « dence , qui faisait converger toutes ses œuvres vers la plus « grande gloire de Dieu et le salut des âmes, vers Texaltation « de la foi et le bon gouvernement de son diocèse : c'était, « continue-t-il, une prudence qui prenait sa source dans l'es- (( prit de Dieu et usait de moyens pleins de charité et de bé- (( nignité avec une si grande paix intérieure et extérieure, « que , malgré ses continuelles occupations, jamais il ne s'em- <c pressait ni ne se troublait '. »
Mais nulle part la prudence du saint évéque ne ressortait avec plus d'éclat que dans la direction des âmes : si on avait des doutes ou des scrupules de conscience, il les éclaircissait par une décision nette et précise, aussi ferme que prompte, qui rassurait Jes consciences inquiètes et calmait les âmes les plus troublées-^ : « C'était, dit sainte Chantai, une chose race vissante de l'entendre parler de Dieu et de la perfection : il « avait des termes si précis et si intelligibles, qu'il faisait com- (( prendre avec une grande facilité les choses les plus délicates « et les plus relevées de la vie spirituelle. Dieu lui avait donné <( cette lumière pour la conduite des âmes, qu'il gouvernait
Dép. de Michel Favre,
* Dép, du seigneur de Charmoisy.
' Dép. du docteur Marrignier,
* Dom Jean de Saint-François, p. 263.