‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 24 sur 292 · LIV. V. — RETOUR DE MADAME DE CHANTAL A ANNECY · texte numérisé non relu

LIV. V. — RETOUR DE MADAME DE CHANTAL A ANNECY

c( élé atnigé à Texcès. Béni soit Dieu, qui nous a visités dans « sa douceur et nous a consolés. »

Madame de Chantai trouva donc à son arrivée toutes ses Religieuses dans un état parfait de santé; et, en conséquence, elle songea à exécuter le dessein primitif de son institut, qui était de s'employer à la visite des pauvres et des malades. Le premier jour de Tan 1612, elle commença cette visite, accompagnée de la sœur Favre ; et Annecy étonné vit cette dame de si haut rang pénétrer dans tous les réduits de la misère, marcher dans les rues avec toute la sévérité de la modestie religieuse, sans parler à personne et sans s'arrêter ailleurs que là où la charité l'appelait; porter de ses propres mains aux malades tout ce dont ils avaient besoin : vivres, remèdes, linges et couvertures; faire leurs lits, changer leurs linges, panser leurs plaies les plus dégoûtantes. Elle en trouvait couverts de vermine, affligés d'ulcères, couchés dans l'ordure ou étendus par terre ; et elle les nettoyait sans donner le moindre indice de répugnance; et elle leur portait elle-même la paille pour reposer leurs membres souffrants, rétablissait la propreté là où il n'y avait que misère et puanteur^ ; et, lorsque le malade désirait les sacrements, elle allait avertir le prêtre et décorait la maison pour y recevoir avec décence la sainte eucharistie. Ces beaux exemples de charité touchèrent les pauvres, leur ûrent aimer la religion et les gagnèrent à sa pratique. « Ces pauvres gens, raconte madame de Chantai elleo même, se fondaient d'amour et de reconnaissance, et nous « ravissaient par les vertus qu'ils pratiquaient dans leur mi- « sère, surtout par leur patience et leur résignation au bon « plaisir de Dieu, soit pour souffrir, soit pour mourir : on c4 n'entendait que paroles de bénédiction de ces pauvres, « chères et bénites âmes^. » Le peuple, voyant que les nouvelles religieuses avaient choisi la sainte Vierge pour patronne

* Dom Jean de Saint-François, p. 280.

s Lettre de sainte Chantai.

TIB DE s. FR. DE SALES. — U.

et orné leur autel de son image, les avait d'abord appelées sœurs de Sainte-Marie; mais, quand il les vit si dévouées à la visite des pauvres et des malades, il ne les nomma plus que les sœurs de la Visitation, nom qu'elles ont toujours gardé depuis, quoique ne remplissant plus le même ministère.

Plus émerveillée que personne de Théroïque charité de sa digne supérieure, la Religieuse qui raccompagnait se permit un jour de lui en demander l'explication, et elle en reçut cette belle réponse : « Je vous assure,ma chère fille, qu'il ne m'est « jamais venu dans l'esprit que je servisse des créatures. J'ai « toujours été persuadée qu'en la personne de ces pauvres « malades j'essuyais les plaies de Jésus-Christ, meurtri par nos « péchés et couvert de plus d'ulcères que s'il eût été atteint « d'une lèpre universelle ^ » Les autres Religieuses imitèrent bientôt leur digne supérieure. Tous les mois on nommait deux nouvelles sœurs pour cette visite des pauvres : l'une était, pendant le temps de la sortie, supérieure de l'autre, et l'autre surveillante de sa supérieure; on n'allait qu'aux lieux déterminés par To^béissance, sans s'amuser par les rues ni parler à personne ; et, au retour, la supérieure rendait compte de l'état des malades, et la surveillante de la conduite de sa compagne ^.

Un jour que la mère Fichet et la mère Favre remplissaient ce pieux office, le saint fondateur, retenu au lit par une plaie qu'il avait à la jambe, les fit appeler au moment où elles passaient sous les fenêtres de Tévôché. « Vous allez, leur dit-il, « panser les pauvres malades : en voici un qui a une plaie à la <( jambe; voudriez- vous bien lui faire la charité?» Consolées de rendre ce service à leur bienheureux père, les deux Religieuses portèrent sur sa plaie une main tremblante de respect et de joie, ce qui le fit beaucoup souffrir sans qu'il en laissât rien paraître; seulement, quand la plaie fut bandée, il leur

* De Canibis, t. II, p. 284.

s Manuscrit de la mère Fichet, p. 12.

Ll V. V. — MALADIE DE MADAME DE CHANTAL. 51

dit : « Mes filles, lorsque vous pansez les pauvres, il faut bien *< assurer la main pour ne pas trembler, et ne pas tant se dé- « pêcher; car, quand on touche la chair vive trop rudement, « cela fait de grandes douleurs. » De retour à la maison, les sœurs informèrent du fait la mère de Bréchard ; et celle-ci, qui était beaucoup plus habile, s'empressa de solliciter la faveur de venir elle-même panser Tauguste malade. Loin d'accéder à sa demande, il lui défendit, ainsi qu'à madame de Chantai et aux autres sœurs, de venir désormais le visiter. « Je ne vous verrai point, leur dit-il, jusqu'à ce que je puisse « porter ma mauvaise jambe au parloir^ ; » tant était grande la réserve que s'imposait son austère modestie.

A peine fut-il rendu à la santé, qu'il eut la douleur de voir le fondement du nouvel ordre prés de crouler. Madame de Chantai, tout en se dévouant sans réserve au service des malades, était malade elle-même, et n'était forte dans son infirmité que par l'énergie surnaturelle que lui donnait la grâce divine. Dès son noviciat, elle avait été souffrante^ et, sauf de bons intervalles, sujette à des crises violentes accompagnées d'une complète prostration de forces et de la perte de la parole, à ce point que, chaque fois, on avait cru qu'elle allait mourir. Ces accidents redoublèrent si fort au milieu de toutes ses fatigues, qu'on craignit de la perdre. Le saint évêque, qui la regardait comme le soutien de l'ordre, fit aussitôt appeler en consultation les médecins les plus célèbres ; mais, loin de gaérir ou de soulager le mal, les remèdes prescrits par eux ne servirent qu'à l'aggraver^. Alors il s'adressa à un docteur hérétique qui était en grand renom. Celui-ci se rendit à l'invitation, et, tandis qu'il étudiait attentivement l'état de la malade, François, le considérant avec commisération comme beaucoup plus malade lui-même^ à raison de ses erreurs, se préoccupait tout entier de sa guérison spirituelle, qui sem-

i Manuscrit de la mère Fichet.

* Lettre ccxxi«.

blait Tintéresser bien plus même que la guérison dé madame de Chantai. « Ah! disait-il^ que ne donnerais-je pas pour le « salut d'une brebis si à plaindre! Vive Dieu! devant lequel u je vis et je parle, je voudrais donner ma peau, mon sang, « ma vie temporelle, pour l'arracher à la mort étemelle. »

Cependant le nouveau docteur ne réussit pas mieux que ses confrères. « Je ne vois, dit-il, qu'une cause du mal : madame « est malade de Tamour de Dieu, et je ne sais point guérir ces u maux-là. » C'était \h, en effet, le caractère saillant de son état : Famour divin l'absorbait tellement, que, s'oubliant ellemême pour ne voir que le bon plaisir de Dieu, eUe ne demandait rien, ne refusait rien; et, indifférente à vivre ou à mourir, selon qu'il plairait à Dieu, elle prenait tous les remèdes qu'on lui présentait sans aucune attention aux effets qu'ils pourraient avoir. « J'ai bien connu, » dit-elle un jour dans un excès d'abandon qui ne doit pas faire régie, « que cette « prescription du médecin me ferait mal; mais je n'y ai pas « arrêté ma pensée. Jusqu'à ce qu'on m'eût commandé de u dire ce que je verrais m'être nuisible, j'eusse eu un grand « scrupule de me mêler de moi-même, après m'être donnée à « Dieu et à l'obéissance : j'eusse bien mieux aimé mourir par <( soumission et abandon que de vivre par soin de moi. » François la rappelait souvent à cette disposition d'abandon à Dieu. « Mettez votre tête sous le pied de la croix, lui disait-il, a et tenez -vous là humblement pour recevoir les mérites du <( sang précieux qui en découle, avec grande confiance en la (c miséricorde divine. » Lui-même se tenait, à l'égard de sa maladie, dans une soumission entière aux ordres du ciel, attendant en paix, mais non sans une vive anxiété, le cours que prendrait le mal. « Elle est bien malade, cette bonne mère, « écrivait-iP, et mon esprit beaucoup en peine sur son état: « mais si le souverain Architecte de cette nouvelle congréga-

1 Lettre ccxxiv*.

2 lettre ccx.\n-«.

Page 1