LTV. V. — MALADIE DE MADAME DE CHANTAL
« tîon veut arracher du fondement la première pierre fondace mentale qull y a jetée, pour la mettre en la sainte Jérusac lem, il sait bien ce qu'il veut faire du reste de Tédifice, et, « dans cette vue, je me tiens en paix. »
Quelques jours après, le mal ayant empiré, on vint lui an« noncer que la malade touchait à sa fin, que les médecins ravalent abandonnée, et que tout espoir était perdu. Ç*aurait été pour tout autre un coup terrible ; car il voyait près de lui échapper celle sur laquelle il avait fondé de si grands desseins et conçu de si belles espérances; mais, accoutumé à sacrifier sa propre volonté sur Tautel de la volonté divine, il ne se troubla aucunement, et alla porter en paix son dernier adieu à la chère malade. « Eh bien, ma fille, lui dit-il avec un visage « tranquille et recueilli, ne voulez-vous pas que la volonté « de Dieu soit faite en tout? — Oui, sans doute, répondit- « elle. — Peut-être, ajouta-t-il d'un ton calme et résigné, « Dieu veut se contenter de notreessai, comme il se contenta (c de la volonté qu'eut Abraham de lui sacrifier son fils. Si « c'est son bon plaisir que nous quittions l'entreprise à moitié « chemin, au moins sa bonté aura vu que nous nous sommes « mis de bonne volonté à l'œuvre qu'il nous avait inspirée : <c que sa volonté soit éternellement bénie ! »
De retour à l'évéché, Louis de Sales lui ayant exprimé ses inquiétudes sur le rude échec qu'allait faire subir à la congrégation la mort d'une telle supérieure : « Mon cher frère, lui « répondit-ilsans rien perdre de sa parfaite sérénité. Dieu est « un maitre tout-puissant et infiniment bon ; tout est entre «c ses mains, il n'a besoin de personne, et des pierres mêmes « il peut susciter des enfants à Abraham. » Toutefois il voulut essayer un remède de sa façon : il mêla à la boisson de la malade un peu de poudre des reliques de saint Charles Borromée, dans la protection duquel il avait la plus haute confiance, et fit vœu d'aller en pèlerinage à son tombeau si la sainte supérieure recouvrait la santé : celle-ci n'eut pas plus tôt goûté le breuvage, qu'elle poussa un grand soupir qu'on crut être le
dernier; puis, ouvrant les yeux, elle dit à François de Sales : a Mon përe^ je ne mourrai pas; je sens que je sais guérie et me porte fort bien, grâce à Dieu et à son saint. » A ces paroles, le saint prélat entonna le Te Deum, que toute la communauté récita avec lui. Peu de jours suffirent à la malade pour compléter son rétablissement/ et bientôt elle put reprendre le gouvernement de sa congrégation avec ses pratiques de charité et de dévouement ^ .
Dirigée par une supérieure si habile et édifiée par tant de vertus, la communauté s'accrut rapidement en nombre autant qu'en ferveur; et la maison delà Perrière se trouva trop petite pour recevoir les aspirantes qui se présentaient. Alors madame de Chantai acheta dans Tintérieur de la ville, près du lac, une autre maison; et le mardi 30 octobre 1612» elle alla s'y établir avec ses religieuses au nombre de seize, huit professes et huit novices. C'était là qu'elle comptait fonder le premier monastère de la Visitation, en achetant plusieurs petites maisons voisines delà sienne; mais cette affaire, qui semblait la plus simple du monde, rencontra les plus grands obstacles; etla ville, qui devait s'estimer heureuse déposséder des Religieuses si secourables au malheur, se montra hostile à leur sainte entreprise. D'un côté, les magistrats et plusieurs particuliers, qui firent entrer dans l'opposition les officiers mêmes du duc de Nemours, prétendirent que l'établissement dont il s'agissait nuirait aux intérêts du quartier en y dimi* nuant la circulation et le commerce; de l'autre, une maison religieuse, qui était dans le voisinage, s'effraya de la pensée qu'un monastère ne pouvait s'élever à ses côtés sans lui jK)rter préjudice ; et tout le monde, se rangeant sous le drapeau de l'un ou de Fautre de ces chefs d'opposition, se souleva contre le projet. Le saint fondateur et la fervente fondatrice ne se laissèrent point déconcerter : l'évêque en référa au duc de Nemours pour ce qui regardait ses officiers et les magistrats
1 Méttioiresde la mère de Chavgy, ch. ii, p. 107.