LIV. VU. — SON HUMILITÉ
Toute la conduite de François était en rapport avec de tels sentiments. « J'ai pris garde^ dit M. Camus, que quand il re- « cevait quelqu'un, fût-ce les plus petits, il prenait la contea nance d*un inférieur devant son supérieur, accueillant, par- « lant, écoutant avec la plus humble déférence, quelque u temps qu'on lui fît perdre, quelque importunité qu'il en « éprouvât. — Se soumettre aux supérieurs, disait-il, c'est « plutôt justice qu'humilité; se soumettre aux égaux, c'est « amitié, civilité ou bienséance; mais se soumettre aux infé- « rieurs, c'est le fait propre de l'humilité, qui nous dit que, « n'étant rien, nous devons nous mettre sous les pieds de tout « le monde. » Par cette môme raison, toutes les lettres qu'il écrivait à ses prêtres semblaient plutôt d'un égal et d'un frère q ue d'un supérieur. « Je n'ai jamais su faire, disait-il, comme « plusieurs qui, dès qu'ils sont élevés en dignité, se veulent « faire honorer et ne daignent pas, quand ils écrivent, mettre « au bas de la lettre : Votre très humble serviteur, à moins <c qu'ils ne s'adressent à des personnes bien au-dessus d'eux. a Pour moi je ne sais guère discerner le monde : tous portent « l'image du Créateur, et je me souscris à tous votre très « humble serviteur, excepté quand j'écris à Pierre ou à Fran- «< çois, mes laquais, parce qu'ils' pourraient croire que je me « moque d'eux, si j'employais cette tournure ^ »
Un jour, un Religieux ayant réclamé ses conseils dans une grande afQiction qui lui était survenue : << Bon Dieu! mon « père, lui écrivit-il, est-ce que moi, qui n'ai pas encore « commencé à être un bon clerc, je pourrais instruire de « saints Religieux^. » Il ne s'estimait digne que de l'oubli et du mépris des hommes. Son grand désir eût été de finir ses jours dans un lieu inconnu à toute la terre, afin d'être à jamais oublié'. Et dans son testament, comme nous l'avons vu, il demanda d'être enterré, s'il mourait à Annecy, au milieu
ï Dép, de Biard et de Desfayes, — Le P. la Rivière, p. 424.
* Dép. de Rendu.
* Dép. de Vabhé de Mouoci.
de Tégliâe de la Visitation, aOn d*ètre foulé sous les pieds de tous les passants; défendant, en môme temps, de rien dépenser pour la pompe de la cérémonie et d'allumer plus de douze cierges autour de son cercueil*.
« J*ai toute ma vie^ disait-il un jour, désiré le plus bas lien ; « j*appréhendais tellement d'être évèque, parce qu*on ferait <( état de moi, que c*était une peine pour mon cœur de me « trouver dans une compagnie où il n'y avait pas de prélat (( auquel je me pusse soumettre. Aussi, sans la considération « de la volonté de Dieu, j'eusse mieux aimé porter Teau bé- « nile, simple ecclésiastique, pour vaquer plus commodém ent « au salut du pauvre peuple, que de porter la crosse à la main « et la mitre à la tête*. »
Par cet esprit d'humilité, il ne souffrait pas, quand il allait en ville, à Annecy ou ailleurs, que ses domestiques fissent détourner les passants qui se trouvaient sur sa route : <( Us « sont hommes comme nous, » disait-il; et prenait pour lai le chemin le moins commode'. S'il rencontrait des pauvres, il les saluait d'un air de bonté, et se plaisait souvent à s^entretenir avec eux. Si on lui rendait quelques services, il en remerciait, quelque légers qu'ils fussent, avec une effusion de cœur qui démontrait que; dans sa pensée, on ne loi devait rien. Enfin, partout on reconnaissait que dans sa propre estime il se mettait au-dessous de tout le monde, laissant volontiers aux autres les fonctions les plus éclatantes, et choisissant pour lui celles qui étaient les plus obscures, comme de catéchiser les petits enfants, de les conduire en procession par la ville, de confesser les servantes et les plus humbles femmes, de visiter les pauvres et les malades, d'écouter les doléances des paysans, de les consoler, de concilier leurs différends, quelquefois même de servir de parrain aux enfants des ouvriers et artisans, et tous ces bas offices, il les remplis-
ï Dép, de Bonaud.
« De Cambis, 1. 1, p. 514.
8 Dom Jean de Saint-François, p. 423. — Le P. la Rivière, p. 427.