LIV. YII. — SON HUMILITÉ
« sa puissance sur notre infirmité, et sa force sur notre fai- « blesse. »
François, cependant, répondait autrement quand on lui faisait de ces aveux qui coûtent beaucoup à Tamour-propre et ne peuvent venir que d'une franche humilité. Alors il était ravi et félicitait avec une grande effusion de tendresse celui qui avait le courage de parler ainsi. M. de Belley l'éprouva luimême d'une manière remarquable. François ayant eu occasion de parler de son peu de mémoire : « Oh ! dit M. de Bel- « ley, vous n'avez point à vous plaindre; la mémoire et le « jugement se trouvent rarement dans le même homme à un « degré éminent : vous avez le jugement, qui est la meilleure « part; moi, j'ai la mémoire; mais que je vous céderais de « grand cœur une partie de ma mémoire pour avoir un peu « de votre jugement! car ce dernier me fait bien défaut. » A ce mot, François ravi se jeta à son cou, et, l'embrassant, lui dit avec un aimable sourire : « Oh ! que vous me faites « plaisir! Je n'ai jamais connu qu'un autre homme qui m'ait « dit comme vous qu'il n'avait guère de jugement : c'est là « une pièce dont ceux qui en manquent davantage se croient '< ordinairement les mieux pourvus. On trouve assez de per- « sonnes qui se plaignent de leur mauvaise mémoire ou des « passions de leur cœur; mais personne ne veut reconnaître « avoir peu de jugement : chacun repousse ce reproche « comme une infamie. Ne vous inquiétez point, ajouta-t-il; « le jugement croîtra en vous avec l'âge ; c'est un des fruits « de l'expérience et de la vieillesse. Il n'en est pas de même « de la mémoire : plus on avance en âge, et moins on en a ; « c'est pourquoi je n'espère pas que la mienne devienne meil- « leure ; mais, pourvu que j'en aie assez pour me souvenir « de Dieu, cela me suffit : Memor fui Dei et delectatu» « $um *. »
Le saint évéque pratiquait lui-même éminemment ce qu'il
ï Esprit de saint François de Sales, V* part., sect. xxxiv.
enseignait à son ami ; car il faisait si peu de cas de son propre jugement, que, dans les affaires, il ne s'empressait jamais de donner son avis ; il écoutait celui des autres, et leur cédait volontiers sans jamais contester, hors les cas qui regardaient son ministère, le service de Dieu ou du prochain, car alors il soutenait fermement ce qui lui semblait juste, tout en traitant avec honneur et respect ses contradicteurs. « Je me fai* u un plaisir^ disait-il, d'apprendre de tout le monde et de « profiter des dons que Dieu a mis en chacun. Je suis très « aise, extrêmement aise de me démettre de mon sentiment <c pour suivre celui de ceux qui doivent pour toutes sortes de (( raisons en savoir plus que moi. Je ne suis p6is si passionné « en Famour de mon propre jugement que de savoir mauvais <t gré à qui ne suivrait pas mes avis. Non, certes, je ne pense <c point que mon sentiment et mes opinions doivent servir de « règle à pas un homme du monde. »
Du reste, Thumilité de François n'avait rien de triste et de sombre, elle était pleine d'amabilité et de grâce : « L'abysse- « ment et le mépris de soi, disait-il, doit être pratiqué doa- <( cément, paisiblement, constamment, et non seulement suait vement, mais avec allégresse et gaieté de cœur^ » 01« était encore plus éloignée du découragement qu'inspire à certaines âmes la vue de leurs misères : il enseignait que ccui qui se dépitent de se voir imparfaits ressemblent à ceux qui se meurtrissent le visage parle chagrin de n'être pas assez beaux» et qui augmentent leur difformité au lieu de la guérir *. «Noos « voudrions être sans imperfections, écrivait-il ^ ; mais il faot « avoir patience d'être de la nature humaine, et non de l'an- « gélique. Nos imperfections ne doivent pas nous plaire; ainsi <t nous devons dire avec le saint apôtre ; Misérable que je « suis, qui me délivrera de ce corps de mort? Mais elles ne
ï Lettre cdxlix*.
* Esprit de saint François de Sales, \'ir part., sect. ix. — XYIIf psect. XXVII.
* Ibidem, XVI* part, sect vu.