LIV. VII. — SON ESPRIT DE PAUVRETÉ
« soacis pour conserver ou distribuer, moins de comptes à V rendre à Dieu. Pour être content de ce peu, il n y a cfu'à « considérer ceux qui sont plus pauvres que nous : car nous « ne sommes pauvres que comparativement. Si nous ne vou- « Ions que le nécessaire, nous ne serons presque jamais « pauvres; si nous voulons tout ce que la passion demande, tt nous ne serons jamais riches : le secret pour nous enrichir « en peu de temps et à peu de frais, c'est donc de modérer « nos désirs, c*est d'imiter les sculpteurs, qui font leurs ou- « vrages par soustraction, et non les peintres, qui font les leurs M par addition. Pour moi, je connais à peine la pauvreté : « Dieu m*a été si bon, qu'il m'a donné ce que désirait le Sage, tt un état mitoyen entre les besoins de Tindigence et Tabon- « dance des richesses; et, content de mon sort, je m'estime « riche ^. »
Ce fut cet esprit de pauvreté évangélique, cette élévation d'àme au-dessus de tous les biens de ce monde , qui lui inspira et le renoncement à son patrimoine en faveur de ses frères, et ses immenses aumônes, et cette indifférence avec laquelle il se vit menacé de la saisie de son temporel par le sénat de Chambér>% et ces refus généreux de tout honoraire, soit après la mission de Ghablais, dont on voulait au moins rembourser les frais, soit après les stations prèchées à la cour, à Dijon 9 à Saint-André des Arts , et cette résistance à toutes les propositions d'abbayes et de riches bénéfices qu'on lui fit si souvent.
Sous rinspiration de ce même esprit, il sut restreindre ses besoins jusque dans leurs dernières limites. Il n'avait que le nombre indispensable de serviteurs, tous vêtus proprement, mais simplement, sans rien de riche ni de brillant, sans épée ni panache. Lui-même ne portait jamais d'habits de soie ou de grand prix : ses vêtements de dessus étaient de serge vio-
ï Esprit de saint François de Sales, XIV* p., soct. xxxiv. — VIII" p., sect. V. — IV p., sect xxi et xxii. — IV* part., sect. xiv.
lette, décents et propres dans leur simplicité ; ceux de dessous étaient de peau ou faits des restes usés des habits de dessos^ et presque toujours rapiécés ; sa table était des plus frugales, el en 1603, 1604 et 1620, où il y eut une grande cherté de grains, il fit encore des retranchements sur son ordinaire. Tous ses meubles étaient simples, quoique convenables; tout sonéfé* ché, enSn, révélait la demeure du père des pauvres, qui dépensait le moins possible afin de donner en aumônes le plus possible. Il avait près d'Annecy une terre, dépendant de l'évêché, où il lui eût été agréable d'aller se reposer de temps en temps, s*il y avait eu une maison à son usage : jamais il n*en voulut faire bâtir; et, un prêtre lui en ayant demandé un jour la raison : « C'est, répondit-il *, que j'estime.conune « une grâce de Dieu d'habiter une maison étrangère parioul « où je vais. Cela m'est un bonheur, parce que c'est un trail « de ressemblance avec Jésus-Christ, qui naquit dans une « étable et n'eut pas pendant sa vie où reposer sa tête. » Malgré tant d'épargnes, la quantité de ses aumônes semblait ioeiplicable avec la tenue de sa maison et la modicité de ses revenus. « Un jour, dit M. de Belley, que je lui en témoignais ma <c surprise : — C'est Dieu, répondit-il, qui multiplie les cinq « pains. — Mais, lui demandai-je, comment cela se fait-il?- « Ce ne serait pas miracle, répliqua-t-il, si cela se poavail « dire ; et ne sommes-nous pas bien heureux de vi\Te aiosi « par miracle? Voyez, ajouta-t-il, montrant un habit de des- « sous qu'on lui avait fait avec une vieille soutane, est-ce que « mes gens ne font pas de petits miracles? D'un vieil habit il> « en font un tout neuf. A vous parler franchement, si j'avais « davantage, je serais en peine qu'en faire : je suis heureux « de vivre en enfant sans souci : à chaque jour suffît son mal. « J'use des biens de ce monde comme les chiens des bords du « Nil, qui boivent l'eau du fleuve en courant» de peur d'être <c attrapés par les crocodiles. »
1 Dép, du chan. Gard,