LIV. VIL — SON ESPRIT DE PAUVRETÉ
Ce vrai pauvre de Jésus-Christ ne maniait guère d'argent que pour le distribuer; et c'était à peine s'il savait distinguer certaines pièces de monnaie et s'il en connaissait la valeur *. Il avait fait son économe dépositaire de son argent, et celuici en disposait pour l'entretien de la maison comme il l'entendail. Seulement le saint évéquelui demandait de temps en temps si on ne devait rien à personne, aQn de prescrire dans l'économie de la maison les retranchements nécessaires an prompt payement des dettes s'il y en avait *, et, lorsqu'il fallait acheter quelque chose ou payer en voyage la dépense dans les hôtelleries, il ne souffrait point que l'économe marchandât; il lui faisait payer toute la somme demandée, à moins que l'excès du prix ne fût évident et notable. Si ensuite il l'entendait se plaindre des maîtres de l'hôtel : « Mon ami, « lui répondait-il, il faut considérer dans ce qu'on nous de- « mande non seulement le prix des denrées, mais encore les « soins, les peines, les veilles et la bonne volonté de ceux qui u nous reçoivent, choses qui ne peuvent jamais être assez « payées^. » Rarement il laissait l'argent reposer oisif entre les mains de l'économe, il lui en demandait presque tous les jours pour les pauvres, les monastères et autres maisons qui vivaient d'aumônes; et ces distributions amenaient parfois la disette à l'évôché. Un jour l'économe, à bout de toutes ressources, vint se plaindre de n'avoir plus d'argent : « Tant « mieux, répondit François, cela nous rend plus conformes à « Jésus-Christ: ce Sauveur adorable n'avait pas où reposer sa « tête, et nous, nous sommes encore loin de cette extrémité. « — Mais, enfin, où prendre de l'argent? demanda l'économe. « — Mon fils, répliqua le saint, il faut vivre de ménage. — « Ah! vrfiiiment! il est bien temps de ménager, quand il n'y a « plus rien. — Vous ne me comprenez pas, répondit le saint, « je veux dire qu'il faut vendre ou engager quelques pièces de
1 Etprit de saint François de Sales, V« part., sect. x.
2 Le P. la Rivière, p. 531.
• Esprit de saint François de Sales, VII* part., sect. vu.
« notre ménage, quelques-uns de nos meubles, pour acheter « de quoi nous nourrir. N'est-ce pas là vivre de ménage ^ ? »
Pour échapper aux reproches de son économe, qull ne voulait pas trop contrister, François estimait une bonne fortaoe Targent qui lui arrivait à son insu, et il le partageait aussitôt en diverses sommes dont il faisait autant de petits paqoets enveloppés avec soin pour les distribuer aux pauvres; il donna ainsi un jour jusqu'à quatre cents florins.
Malgré cette extrême pauvreté, le saint évèque savait être magnifique quand il le jugeait expédient pour Thonneur de son ministère et pour la gloire de Dieu : plusieurs fois il a reçu de grands seigneurs avec tant de distinction, qu on s'étonnait comment, avec si peu de fortune, il pouvait faire de telles magnificences. Alors il admettait chez lui, passagèrement, la tapisserie, la vaisselle d'argent et les beaux meubles; mais, au milieu de tout cela, il ne rabattait rien de son esprit de pauvreté, regardant tout ce luxe comme de la boue, et ne faisant pas plus de cas des plats d'argent que s'ils étaient de terre *.
* Esprit de saint François de Sales^ II» part., sect. xxii. 3 Ibid., VIII* part., sect. viii.