LIV. VIL — SA PATIENCE
belles doctrines. Toujours on le voyait se prêter de bonne grâce aux imporlunités de ceux qui voulaient lui parler^ sans jamais manifester aucune peine d'être continuellement dérangé au milieu de ses plus graves occupations. Il voyait tous ces contre-temps dans la Providence qui les permettait ou les ordonnait, et il les acceptait avec amour sans rien perdre de la sérénité de son âme ni de son visage.
Cet homme si bon eut des ennemis et des persécuteurs qui le contrarièrent, qui censurèrent ses actions les plus saintes, lui adressèrent des reproches acerbes ou des paroles désobligeantes, Dieu, sans doute, le permettant ainsi pour faire éclater la vertu de son serviteur; et à tous ces assauts il n'opposa que des reparties aussi pleines de foi que d'aménité, qui révélaient en lui une âme vide de tout fiel et de toute aigreur : « Il faut, disait-il, avoir pitié de la faiblesse humaine. Que « deviendrions-nous si Dieu nous traitait sans pitié? Les perce sécutions sont des parcelles de la croix de Jésus-Christ; il « n^en faut pas laisser perdre la moindre partie *. »
Un jour, un créancier vint lui demander le payement d'une somaie considérable dont il s'était fait caution pour un gentilhomme de ses amis qui, étant à l'armée, ne pouvait pas venir payer sa créance : le saint évêque lui remontra avec toute la douceur possible que, la fortune du gentilhomme étant bien supérieure à la créance, il n'y avait aucun péril de perdre ni le capital ni l'intérêt, et le conjura d'avoir patience jusqu'à son retour. Le créancier ne veut point entendre raison; il crie, il tempête, il veut être payé à l'instant : « Eh « bien, dit François, je ne vous demande que le temps de lui c< écrire et d'avoir sa réponse, et vous serez payé. — Je ne a veux point attendre, reprit l'autre; j'entends être payé au- « jourd'hui même. — Monsieur, dit le saint évêque avec une <c incroyable mansuétude, auriez-vous bien le courage, au lieu « de me nourrir comme mon ouaille, de m'ôter le pain de
1 Esprit de saint François de SaleSy I« part., sect. xv.
c< la bouche! Je n'ai que pelitement ce qu'il faut pour mon a entretien; je n*eu8 jamais devant moi la somme que vous <( me demandez. Ke voulez-vous discuter avant le principal « débiteur? Je vous abandonne tout ce que j*ai^ jusqu'à mes « meubles, vous pouvez les vendre; je vous demande seule- « ment de m'aimer pour Dieu et de ne point Toffenser par <( colère, haine et scandale : faites ainsi et je serai content. « — Eau bénite de cour que tout cela^ » reprend le créancier; et il tonne, se fâche, vomit mille injures. « Monâeur, « dit François avec sérénité, je vais faire toutes les diligences « possibles pour vous satisfaire ; mais je veux que vous sachiez « que, quand vous m'auriez crevé un œil, je vous regarderais <( de l'autre aussi affectueusement que mon meilleur ami. » Le saint évéque écrivit promptement au gentilhomme, qai vint payer sa dette ; et le créancier, confus de sa faute, retourna demander pardon à François , qui Taccueillit à bras ouverts, et Taima depuis avec une tendresse particulière, l'appelant son ami reconquise
D'autres fois le saint prélat aimait mieux opposer aux injures le silence : n Car, disait-il, je ne connais point de meil* a leur remède parmi les contradictions que de ne point parler, « de n'en faire aucun semblant et de se conserver dans une « grande douceur à l'égard de celui qui nous a blessés. Pour « peu qu'on dise, l'amour -propre en dit toujours trop et laisse <( échapper des paroles si mal digérées, qu'on a le cœur dans « l'amertume pendant tout le reste du jour. Quand on ne dit « mot, qu'on sourit de bon cœur et qu'on laisse passer le « mauvais vent, on étonne la colère, on déconcerte Pîndis- « crétion et on a longtemps le cœur en joie *. »
La patience du saint évéque fut à l'épreuve des maladies comme à celle des injures. Cet homme, d'une constitution si saine, eut à supporter, vers ses dernières années, beaucoup
ï Esprit de saint François de Sales, V* part., sect. vu. 3 P. Binet, Quel est le meilleur gouvernement? p. 196.
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d^infirmités corporelles ; et, au milieu de ses douleurs, on le vit toujours calme et résigné : jamais un mot de plainte, jamais un air de tristesse ou de contrariété. 11 estimait que Dieu lui faisait une grande grâce en lui envoyant des souffrances , parce que , disait-il, « ne faisant pas beaucoup de « pénitence volontaire, il est bon que j'en fasse un peu de la « nécessaire ^ » Écoutons M. de Belley sur ce sujet : « Tous « ceux qui Font vu malade, dit-il, racontent des merveilles « de sa douceur et de son indifférence dans les souffrances. « C'était au milieu des douleurs une patience mêlée de tant « d'amour et de douceur, qu'on ne l'entendait jamais former « le moindre désir qui ne fût conforme à la volonté de Dieu; » il ne regrettait en aucune façon les services qu'il eût pn « rendre à Dieu et au prochain dans la santé. 11 voulait souf- « frir parce que tel était le bon plaisir divin. Il sait mieux « que moi, disait-il, ce qu'il me faut. Qu'il fasse ce qui est « agréable à ses yeux. 0 Dieu ! que votre volonté se fasse, et « non pas la mienne. Oui, Père céleste, je le veux, puisqu'il a « été trouvé bon devant vous; oui. Seigneur, je le veux, que « votre loi et votre volonté soient à jamais gravées dans mon « cœur. » A la demande s'il voudrait prendre une médecine, boire quelque potion, être saigné, il répondait : « Faites ce « qu'il vous plaira; Dieu m'a mis en la disposition des méde- « cins. » Et en conséquence il acceptait tout ce qu'on voulait avec une simplicité d'obéissance incomparable. Si on l'interrogeait, il disait tout simplement son mal, sans l'exagérer par des plaintes excessives, ni le diminuer par dissimulation, estimant le premier une lâcheté, le second une duplicité; et, quoique la partie inférieure de son âme fût sous le pressoir de la douleur, la sérénité de la partie supérieure brillait sur ^on visage, surtout en ses yeux, au milieu des nuages de la souffrance^. Convaincu, comme il l'écrivait à sainte Chantai,
^ Dom Jean de Saint-François, p. 411.
' Etprit de saint François de Sales, V« part., sect xxii. — XII* part., sect. II — XVII* part., sect. xiv.
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qu'en souffrant on sert Dieu plus parfaitement qu'en agissant, persuadé d'ailleurs que ses souffrances étaient peu de chose auprès de ce qu'il méritait, auprès surtout de ce que Notre- Seigneur avait enduré pour lui, il ne voulait jamais demander sa guérison : « Jamais, disait-il ^ je n'aurais le courage de « prier Notre-Seigneur de guérir mon mal de tète par le mé- <( rite de celui qu'il endura dans son chef adorable, de guérir « mon mal d'yeux par le mérite de ses yeux souffrants sur la u croix, et de me rendre la santé en considération de ses (( douleurs, comme s'il n'avait souffert qu'aGn que nous ne (( souffrissions plus. » Le saint évèque cachait même ses inûrmitéS; et les portait debout tant qu*il le pouvait, disant que le lit n'était fait que pour les grosses maladies ; et, lorsque le mal le forçait à garder le lit, il recevait avec un air gracieux et reconnaissant les bons ofQces de tous ceux qui le servaient, prenait sans répugnance tous les remèdes, comme tous les aliments qu'on lui présentait; et, s'oubliant en quelque sorte lui-même, il ne songeait qu'à Dieu et à ses serviteurs : à Dieu pour se recueillir en lui et dans la méditation des biens éternels, à ses serviteurs pour compatir à la peine que leur donnait le soin de sa personne.
Ce n'était pas qu'il ne sentît en son àme une vive opposition à la souffrance; mais il la maîtrisait par un effort de vertu, et pratiquait excellemment ce qu'il racontait lui-même d'un autre : c'était une personne très malade; il s'approche d'elle, loue sa constance, exagère ses douleurs, admire son courage, son silence, son bon exemple : « Ah! mon père, « reprit-elle*, que dites-vous- là? Vous ne voyez pas les ré- (( voltes de ma nature, tout y est en désordre et sens dessus « dessous; si je m'écoutais , je crierais et me dépiterais , je « murmurerais et maudirais; mais Dieu bride mes lèvres u avec un frein qui fait que je n'ose me plaindre sous les coups
1 Esprit de saint François de Sales, XVII* part., sect. xi. — Lettpp
DCCXXVIIl».
2 Jbid., VII» part., sect. m.