CHAPITRE XIX
DE LA VÉNÉRATION UNIVERSELLE DONT FRANÇOIS DE SALES FUT l'OBJET PENDANT SA VIE ET APRÈS SA MORT
Les grandes vertus que nous venons de décrire concilièrent à François de Sales la vénération de tous les peuples. La France, Fltalie, rAUemagne, la Flandre, tous les royaumes d'Europe s'accordaient dans ce même sentiment, que chacun exprimait à sa manière. Les uns rappelaient un docteur de l'Église; les autres, un évêque des premiers siècles; tous, un saint, un apôtre, un homme de Dieu en qui Tesprit divin habitait'. Quand il allait par les rues et les places, on ne le regardait qu'avec admiration, comme un ange de Dieu, et on estimait une grâce digne d'envie la faveur de le voir, de l'approcher et d'être béni par lui. Parmi ceux que la distance des lieux privait de cette grâce, plusieurs en grand nombre lui écrivaient pour le consulter comme l'oracle du ciel, et l'on respectait dans sa décision la décision de Dieu même. Il n'y avfldt pas jusqu'aux protestants de Genève et des autres pays qui ne partageassent à son sujet le sentiment universel; et, malgré les injures dont ils essayèrent plusieurs fois de le flétrir, jamais ils ne purent trouver à redire en lui autre chose, sinon qu'il était papiste, c'est-à-dire catholique. Un ministre invectivant un jour contre le clergé catholique, une dame de sa religion le mit à ne mot dire par cette seule parole : a Mon- « sieur, montrez-moi donc un de nos pasteurs aussi saint que
1 Dép, de François Favre.
« révêque de Genève^? » « Sans qu'il est trop affectionné à « rÉglise romaine, disait un autre ministre, ce serait un « homme parfait^. »
Plus on l'étudiait de près et dans le détail de sa vie intime, plus on était saisi de cette haute idée de sa sainteté. François Favre, son valet de chamhre, conservait avec religion toutes ses dépouilles, ses vieux habits, son linge, ses chapeaux, ses chaussures; et, comme on lui demandait ce qu'il en voulait faire : « C'est, répondit-il, que je prévois qu'un jour tout « cela sera des reliques, et, quoiqu'on les ménage, il nV en « aura pas assez pour tous ceux qui seront empressés d'en (( avoir ^. » Sainte Chantai, qui connaissait mieux encore le fond de cet homme angélique, raconte qu'elle l'avait en telle vénération, que, quand elle recevait de ses lettres, elle ne les ouvrait et ne les lisait qu'à genoux; elle les baisait par respect et en regardait tout le contenu comme provenant de l'esprit de Dieu '*. « Un jour, dit-elle, il m'échappa de le qualiGer « de saint dans une de mes lettres; il m'en reprit, me disant « que l'Église ne m'avait point donné le pouvoir de canoniser. « Mais, ajoute-t-elle, tout ce que j'ai connu de cette sainte <( âme est tout à fait au-dessus de ce que j'en puis dire, et je « n'estime pas qu'aucune langue humaine puisse raconter « tout ce que Dieu avait mis de vertu dans ce saint prélat... « Notre-Seigneur n'aveût rien oublié pour la perfection de « cette âme que sa main puissante et miséricordieuse s'était (( elle-même formée. Mon Dieul oserais-je le dire, il me « semble que ce saint évèque était une hnage vivante en u laquelle Jésus-Christ s'était peint ; car véritablement Téco- « nomie de cette sainte âme était tout à fait surnaturelle « et divine, et je ne suis pas seule en cette pensée : quantité (( de gens m'ont dit que, quand ils voyaient ce bienheureux,
1 Dom Jean de Saint-François, p. 508.
« Ibid., p. 509.
3 Recueil de la mère Greffier, p. 22.
* Dép, de sainte Chantai, art. 51.