‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 30 sur 292 · LIV. V. — SES ENTRETIENS SPIRITUELS · texte numérisé non relu

LIV. V. — SES ENTRETIENS SPIRITUELS

<^ porter dans nos âmes Tinégalité d'humeur; parmi la variété <c des accidents, il faut toujours demeurer invariable, content « de servir Dieu constamment, courageusement et hardiment « sans discontinuation aucune. C'est dans la paix d'un cœur « toujours égal que Dieu se montre, de même que, quand le « lac est bien calme et que les vents n'agitent point ses eaux, « le ciel en une nuit sereine y est si bien représenté avec les « étoiles, qu'on en voit autant la beauté en regardant en bas « que si on regardait en haut^ »

Enfin, par-dessus tout, le saint fondateur leur prêche l'humilité, non pas seulement pour chacune en particulier, mais pour leur institut en général. « Les filles de la Visitation, leur « dit-iP, parleront toujours très humblement de leur petite « congrégation , et lui préféreront toutes les autres quant à « Thonneur et à l'estime; néanmoins elles la préféreront aussi « à toute autre quant à l'amour, témoignant volontiers, lorsa que l'occasion s'en présentera, combien elles vivent agréa- « blement en cet état. Ainsi chacun préfère son pays en amour, « non en estime; ainsi chaque pilote chérit plus le vaisseau <( dans lequel il vogue que les autres, quoique plus riches. « Avouons franchement que les autres congrégations sont *( meilleures et plus excellentes, mais non pas pourtant plus «< aimables ni plus désirables pour nous. »

On conçoit combien des Religieuses, ainsi formées, devaient être saintes et édifiantes. « Parmi ces âmes si pures et si H bonnes, raconte madame de Chantai, il n'y avait d'autres « rivalités qu'à qui serait la dernière dans sa propre estime « et la première en ferveur et en amour. » Et la sainte supérieure, qui tenait ce langage, traçait, sans le savoir, son propre portrait. Elle s'abaissait avec joie aux plus humbles emplois, servait à son tour d'aide de cuisine et obéissait exactement à celle qui était chargée en chef de cet office.

1 Entretien m*.

2 Entretien r.

Aussi ne parlait-on dans toutes les provinces circonvoisines que du nouvel ordre de la Visitation. « ^édification que nos « sœurs donnent tous les jours, écrivait le pieux fondateur * , « fait foi de Tintention du Saint-Esprit, C'est merveille com- « bien la réputation de la vie dévote s'agrandit par la corn- « munication de nos sœurs, lesquelles je vois aussi profiter « tous les jours. Plusieurs dames étrangères qui les ont vues « s'en sont allées les larmes aux yeux, et avec des goûts ex- (( trémes pour un ordre si fervent. » Plusieurs personnes vinrent de Lyon contempler ce qu'on leur disait être la merveille de l'époque. Après avoir vu le saint fondateur, la pieuse fondatrice et leurs angéliques élèves, elles se retirèrent en publiant que tout ce qu'on disait de la Visitation était bien audessous de la vérité, et que ce serait une bénédiction pour leur ville de posséder une maison d'un ordre si saint.

Attirées par le parfum de tant de vertus» de nouvelles aspirantes demandèrent à faire partie de cette fervente communauté; et, bientôt, le nombre s'accrut au delà de toute prévision. Le saint fondateur eut lui-même la consolation de recevoir une de ces aspirantes, qui devint dans la suite une des gloires de l'ordre : c'était mademoiselle Gasparde d*Avèze, d'une haute noblesse de Ghambéry. Il l'avait autrefois baptisée; et, le jour même de son baptême, une lumière divine l'avait éclairé sur ses destinées futures. Aussi, quand elle se présenta : « Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous attendais c< depuis longtemps : dès le jour de votre baptême, Dieu me « fit savoir que vous seriez des nôtres; j'en prévins dès lors « vos parents. Je disais, il y a peu de jours encore, à la mère « de Chantai qu*une nouvelle sœur lui arriverait le jour des « Rois, et c'était de vous que je parlais. » Cette jeune personne, d'autant plus surprise de cette ouverture, que, jusqu'alors, loin d'avoir communiqué son dessein à personne, elle avait donné le contraire à croire en suivant les modes et

1 Lettre dcuii*.

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les vanités du siècle, ne put s'empêcher d*admirer une manifestation si merveilleuse de la volonté de Dieu sur elle : déjà elle avait cru la reconnaître dans un songe, où, voyant sur la ville d'Annecy un grand chemin qui allait aboutir au ciel et dont rentrée resplendissait de trois étoiles, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : « Tu n'arriveras que par ce « chemin en paradis. »

Ces trois étoiles lui avaient paru désigner clairement les mères de Chantai, de Bréchard et Favre, fondatrices de la Visitation; et, dès lors, ne pouvant douter que cette voix ne fût un avertissement du ciel, elle avait songé à se joindre à ces trois Religieuses ; enfin, cédant à la grâce qui la sollicitait, elle dit adieu au monde et vint, la veille des Rois, se fixer au monastère. L'homme de Dieu lui donna Fhabit des novices, ainsi qu'à trois autres postulantes ; et, pendant toute la cérémonie, il parut tellement ravi en Dieu, que Tex pression angélique de ses traits demeura jusqu'à la mort gravée dans le souvenir de la nouvelle Religieuse et suffit pour ranimer chaque jour sa ferveur ^ La sage direction du saint évéque et les bons conseils de la supérieure s'ajoutant à ces divines impressions, elle fit pendant son noviciat les plus rapides progrès dans la vertu; mais elle jouit peu de temps de la compagnie de madame de Chantai, car celle-ci perdit, bientôt après, le baron de Chantai, son beau père; et François, comprenant tout ce qu'elle devait comme mère à ses enfants, seuls héritiers du baron, jugea nécessaire de l'envoyer en Bourgogne mettre ordre aux aiïaires de la succession.

Elle fit ce voyage comme le premier, avec la même piété^ le même recueillement, la même fidélité à sa règle, que si elle eût été dans son monastère. La servante du baron , qui Tavait traitée si indignement pendant tant d'années, reprit envers elle ses manières dures et insolentes ; et la sainte supérieure, qui pouvait la renvoyer sur-le-champ, ne répondit

1 Année de la Visitation, 5 janvier.

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à ces mauvais procédés que par des bienfaits, accompagnés de témoignages d'aflTeclion et de tendresse. Le baron de Thorens, qui accompagnait sa belle-mère, s'indignait de Taudace de cette servante. « Pour moi, lui dit agréablement la sainte a veuve, je ne vois ici rien de nouveau, rien qui me sur- « prenne; c'était bien autre chose du vivant de mon beauce père. » Et, dans Théroïsme de sa charité, elle faisait manger à sa table cette servante, comme si c'eût été son égale. Comme les affaires du défunt étaient dans le plus grand désordre, il lui fallut pendant cinq semaines travailler du matin au soir à débrouiller ce chaos, traiter avec des paysans grossiers qui cherchaient par le mensonge et l'artifice à dissimuler leurs dettes; et, au milieu de tous ces embarras, on ne la vit jamais sortir de sa paix, se troubler ou se passionner : c'était une égalité d*âme et de parole que rien n'altérait. Conformément aux avis de son saint directeur, elle expédiait chaque affaire l'une après Tautre, tout doucement et tout suavement, sans se préoccuper de ce qui avait précédé ou de ce qui devait suivre.

Au retour de son voyage, soit fatigue, soit autre cause, madame de Chantai tomba gravement malade, et l'on craignit encore une fois pour sa vie; mais le saint évoque, après une fervente prière, lui ayant fait baiser pieusement les reliques de saint Biaise, qui se conservaient dans l'église Saint-Maurice, elle fut à l'instant mèmecomplëtement guérie. Sur quoi, une Religieuse s'étant permis de dire que ce n'était pas la peine d'aller chercher un saint d'Arménie, et du quatrième siècle, lorsque monseigneur de Genève aurait pu tout seul opérer cette guérison, l'humble prélat fut si peiné de cette réflexion, qu'il en versa des larmes, reprit sévèrement la Religieuse devant toute la communauté et lui imposa pour pénitence non seulement de demander pardon au saint martyr, mais encore de jeûner pendant trois ans la veille de sa fête. La digne supérieure, rendue à la santé, conduisait ses chères filles dans les voies delà perfection, lorsqu'au commencement

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de Tannée 1614, le saint évêque, toujours préoccupé des moyens de les sanctifier davantage, leur envoya pour étrennes, sous le nom deDéfi sacré, deux billets, l'un commun à toutes, l'autre particulier & chacune, contenant les pratiques d'une vertu, une amende à subir pour les manquements à ces pratiques, et rindication des saints qui avaient excellé en cette vertu. La pratique commune à toutes consistait à faire six retours vers Dieu dans les temps non destinés aux exercices de piété, afin de se conformer à la parole que Dieu dit à Abraham : a Marche en ma présence et sois parfait. » L'amende pour chaque manquement était le verset Beata viscera Mariœ Virginis quœ portaverunt xtemi Patris fillum; et les modèles ou protecteurs étaient saint Antoine, saint Bruno et saint François dePaule. Les pratiques particulières à chacune étaient, ou la préparation à TofTice divin et Tattention à le bien dire; ou l'entretien intérieur avec les saints pour lesquels on avait quelque prédilection et avec Tange gardien ; ou Tapplication à soi-même, sans se permettre d'observer et de censurer les autres ; ou la commisération et le silence sur les défauts du prochain. Venaient ensuite l'amende pour chaque manquement et les modèles pour chaque vertu. Ces petits billets, qui paraissent peu de chose en eux-mêmes, portèrent de très grands fruits et rendirent plus vive encore la ferveur de la communauté.

Bientôt d'autres aspirantes demandèrent à faire partie de la bénite maison. Parmi elles se trouvait une personne de qualité qu'un jeune gentilhomme aimait éperdument. Ce seigneur, dans la fureur de sa passion frustrée, se met en tête que la personne n'est entrée au couvent que par l'instigation de l'évèque; et, en conséquence, il court en grande colère à Tévêché, vomit contre le saint prélat les plus sanglantes injures : « Monsieur, lui dit François après l'avoir écouté avec «( calme, veuillez examiner la chose; vous verrez que je n'ai « pas été le conseiller de cette dame, mais seulement Tappro- « bateur du choix qu'elle a fait. » Le jeune homme, emporté

par la passion, se met à crier plus fort, « Monsieur, lui dit le « saint évêque, vous m'obligeriez de me dire tout bas les in- « jures qu'il vous plaira; je vous proteste que je les porterai « toutes au pied du crucifix et que personne n'en saura rien. « — Je suis bien aise, répond le jeune homme, que tout le « monde sache le peu d'estime que je fais de vous. — J'en « serais moi-même satisfait, dit Thumble prélat, si mon mé- « pris tournait à votre louange. — Eh bien, reprend le jeune « furieux, j'irai cette nuit même briser les portes du couvent, « j'en retirerai la dame et j'y mettrai le feu. — Monsieur, « répliqua François d'un ton ferme, vous en dites trop et vous a n'en ferez rien. Dieu et la justice sauront vous arrêter. » Le jeune homme étant sorti sur ces paroles, l'évéque envoya ordreà la supérieure de fairecoucher la dame dans la chambre la plus éloignée de la rue, de tenir les lampes allumées près des fenêtres et de se confier en Dieu sans aucune crainte. Le gentilhomme tint parole; et, depuis onze heures du soir jusqu'à deux heures du matin, ses gens frappèrent à la porte du monastère, brisèrent les vitres à coupsde depierres et vomirent mille insolences. Dès le matin, on vint raconter la chose au saint évêque : « Remercions Dieu, dit-il, il n'y a en tout cela « qu'un peu de bruit que le vent emporte; mais ce que vous (( ne savez pas, c'est que le jeune homme est plus en colère « contre la dame que contre moi ; il croyait qu'au moins elle « aurait mis la tête à la fenêtre pour le prier de se retirer; et « son silence, qu'il a attribué au mépris, l'a tellement irrité, « qu'il m'a fait dire qu'elle était une orgueilleuse et qu'il n^en « voulait plus ^ »

Cette pénible scène, qu'avait produite la passion de l'amour, la cupidité des richesses la renouvela Tannée suivante. Une dame riche étant entrée au monastère, un certain seigneur, son parent, craignant qu'elle ne léguât à celte maison une partie considérable de sa fortune, vint en colère à l'évêché et

1 Année de la Visitation 26 juin.

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