‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 5 sur 292 · LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL · texte numérisé non relu

LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL

Feût voulu, elle se désolait de ses imperfections, de ses froideurs, de ses sécheresses, se tourmentait de désirs empressés de mieux faire et .était vraiment malheureuse. François, informé de son état, lui écrivit aussitôt pour la consoler : «Allez «c lout doucement votre chemin, lui dit-il S car il est bon. Tant a de sécheresses ou de stérilités qu'on voudra, qu'importe, « pourvu que nousaimions Dieu ? Il n'aura pas moins agréable « votre bonne volonté, quoique sans sentiment. S'il veut que <( nous le servions dans les stérilités, les angoisses et les ten- <c tations, servons-le comme il le veut; un jour viendra, il fera « tout ce que nous voudrons et plus que nous ne saurions vouc< loir. II sait bien ce qu'il fait; il fait lout pournotre bien. Il « donna à David le choix de la peine due à son péché; pour c< moi, je n'aurais pas choisi, je l'aurais laissé faire. Plus une a croix est de Dieu, plus nous la devons aimer. J'approuve (( néanmoins que vous vous plaigniezàNotre-Seigneur, pourvu <c que ce soit avec humilité, amour, et sans désolation ou em- « pressement, comme font les petits enfants à leur mère. »

Malgré des lettres si propres à la consoler, madame de Chantai éprouvait toujours des peines intérieures qui étaient pour elle une sorte de martyre et qui affaiblissaient sa santé avec ses forces. « Au moment, lui écrivait-elle, où je vais at- « teindre la paix, un nouveau combat survient, une nouvelle « peine me saisit, et je m'écrie : Mon âme est triste jusqu'à la i( mort. Je dis quelquefois : Que ce calice passe; mais, aus- <K sitôt que je l'ai dit, je me reproche ma lâcheté, je sens «t un grand désir de le boire jusqu'à la dernière goutte, et « je reviens dire à Notre-Seigneur : Mon Dieu, faites-moi <c cette miséricorde, que ce calice ne passe point que je ne « l'aie bu *. »

Touché, mais non surpris de sentiments si généreux, le saint évéque lui écrivit ^ : « Je loue Dieu de votre constance à porter

> Lettre lxxi».

- De Cambis, 1. 1, p. 534. — Mémoires de la mère de Chaugy, p. 58.

* Lettre lxxii*.

« la croix, à servir Dieu sans goût, sans sentiment et même « avec répugnance ; mais que votre patience ne soit point « mêlée d'inquiétude et d'empressement;.. Qu'importe que u nous allions par les déserts ou par les riantes campagnes, « pourvu que Dieu soit avec nous et que nous allions au pa- M radis? Jésus-Christ, délaissé et triste au jardin des Olives, a demande consolation à son Père , il ne l'obtient pas, et il « n*y pense plus, il ne la cherche plus; il exécute courageu- <v sèment l'œuvre de notre rédemption. Faites de même et « acquiescez entièrement à la volonté de Dieu, qu'on ne sert « jamais mieux qu'en le servant comme il le veut. Ce service « ne nous platt pas, mais le contente ; il n'est pas à notre « gré, mais il est au sien. Quand vous ne penserez plus à <( votre délivrance, Dieu y pensera; quand vous ne vous émet presserez plus, Dieu accourra à vous. Il permet les tentaif lions, afin que, parle mépris que nous en ferons, nous « puissions témoigner notre affection aux choses divines ; et « il ne faut pas s'inquiéter pour cela : c'est le diable qui rôde u autour de votre cœur; laissez-le se morfondre et tenez i< toutes les avenues bien fermées, il se lassera enfin, ou, s'il « ne se lasse pas, Dieu lui fera lever le siège. Tant que la « tentation vous déplaira, il n'y a rien à craindre : car « elle ne vous déplaît que parce que vous ne la voulez <« pas. »

Ces bonnes paroles ne tranquillisèrent point encore madame de Chantai : elle désira venir en Savoie ouvrir toute son àme au guide éclairé que le ciel lui avait donné, et en recevoir des conseils dont elle espérait un grand fruit. François y consentit et lui donna rendez-vous au château de Sales pour le samedi d'après l'Ascension. Elle vint au jour fixé, lui fit une confession générale, lui rendit un compte exact de toute sa vie; et, en l'entendant, le saint directeur reçut tant de lumières divines dans son esprit, tant de grands sentiments de Dieu dans son cœur, qu'il en fut tout ravi de joie. « C'est donc tout de « bon, lui dit-il, que vous voulez servir Jésus-Christ? — Oh!

Liv. Y. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL. 11

« oui tout de bon, répondit-elle. — Vous vous consacrez « donc tout entière au pur amour de Dieu? — Tout entière <( répliqua-t-elle , afin qu'il me consume et me transforme « tout en lui. — Est-ce sans réserve que vous vous y con- « sacrez? — Oui, sans réserve, je m'y consacre. — Mépriseza vous franchement le monde et ses vanités pour avoir Jésus- « Christ et sa grâce? — Je le méprise de toute mon âme, et '< il m'est en horreur. — Enfin, vous ne voulez donc que « Dieu? — Oui, je ne veux que lui pour le temps et pour «< l'éternité. — Ah ! reprit alors François, j'ai eu de hautes a pensées sur vous pendant les trois heures qui ont précédé u votre arrivée ici. Dieu m'a communiqué depuis plusieurs « années quelque chose sur votre avenir, mais je ne veux pas « vous le dire d'ici un an. — Mais, ô mon père! lui dit-elle « sans s'enquérir de ce que c'était, ne m'arracherez-vous « point au monde et à moi-même? J'ai de si grands désirs u d'être affranchie de tout obstacle au service de Dieu ! — Oui, a lui répondit-il, vous quitterez toutes ces choses; vous viena drez à moi, et je vous ferai tout abandonner pour Dieu. » Il lui traça ensuite le règlement de vie qu'elle devait suivre pour eoQcilier ensemble trois grands devoirs qui semblaient peu compatibles : d'un côté, le soin de ses affaires temporelles, de ses enfants et de ses domestiques ; de l'autre^ la pratique de l'éminente piété à laquelle il la voyait appelée par la grâce, et entre ces deux devoirs celui de régler sa dévotion d'une manière qui ne fût gênante pour personne et qui fût aimable pour tous * .

Madame de Chantai demeura six jours au château de Sales, occupée à recevoir ces précieuses leçons. « Et ce peu de jours, « dit-elle, me furent des années de bénédiction. En écoutant a mon saint directeur, je croyais écouter Dieu même ; et toutes « ses paroles passaient de sa bouche dans mon cœur comme «t des paroles de Dieu : je voyais en effet en lui comme un re-

1 Mémoires de h mère de C/iauffy, p. 59.

« jaîUissement de la Divinité, il me semblait sentir près de lui a comme Timpression delaprésence deDieu qui vivait et parte lait en son serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de c( quitter tout le monde pour être dans sa maison la dernière « à son service, afin de nourrir mon àme des paroles de vie « qui sortaient de sa bouche. » Elle avait effectivement tous les conseils de Thommede Dieu en si grande vénération, qu'elle les écrivait aussilôtaprès les avoir reçus, etquelquefois même elle le priait de les écrire de sa propre main dans un cahier destiné à les recueillir ^

Heureuse de ces saintes instructions, la baronne revint à Monthelon chez son beau-père, et là elle commença une vie toute nouvelle. Elle se réduisit à la plus grande simplicité pour son vêtement et sa nourriture, embrassa les austérités des anachorètes^ s'imposa une heure d'oraison le matin, trois quarts d'heure le soir, et tout le jour une attention si continue à la présence de Dieu, qu'elle ne le perdait presque point de vue. Ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'est que sa piété ne nuisait à aucun de ses devoirs et n'était incommode à personne. Elle entrait dans tous les détails du ménage, instruisait et divertissait elle-même ses enfants^ faisait le catéchisme à ses domestiques, et n'était jamais triste ni contrainte, mais toujours bonne, douce, complaisante, d'un abord facile pour tout le monde, surtout pour les pauvres et les affligés, et interrompait même sans scrupule ses exercices de piété ou les remettait à un autre temps quand la charité le demandait; ce qui faisait dire à ses domestiques, frappés de son recueillement et de son union à Dieu parmi les plus grands embarras des affaires : « Le premier directeur de madame ne la faisait « prier que trois fois le jour, et nous en étions ennuyés et fa- « tigués ; mais Tévêque de Genève la fait prier tout le jour, et « cela n'incommode personne; » tant il est vrai que la dévotion bien entendue fait, pour la vie présente, le bonheur de

* Mémoires de la mère de Chmcjy, p. <>1.

Page 1