‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 42 sur 292 · LIV. V. — CHOIX DES SUJETS · texte numérisé non relu

LIV. V. — CHOIX DES SUJETS

parfaite obéissance; â"" un bon esprit facile à se laisser manier et conduire, et capable de comprendre les vertus solides; 3^ enfin des efforts sérieux pendant Tannée du noviciat pour se réformer, accompagnés de quelques progrès et de la ferme résolution de continuer à se vaincre.

Parmi les aspirantes qui sollicitaient le bonheur d'entrer dans rinstitut, figuraient des noms illustres. La mère Angélique Arnaud, abbesse 4e Port-Royal, voulut à tout prix y être admise; elle pressa Tévèque, elle pressa madame de Chantai; jamais le sage fondateur n*y voulut consentir, donnant pour raison qu'il la trouvait peu propre k obéira II jugea tout autrement de mademoiselle Lhuillier : c'était une jeune personne douée de tous les avantages de la nature et de la fortune, k laquelle le monde souriait et qui souriait au monde. Le saint évéque, en dirigeant sa conscience dans un de ses voyages à Paris, avait étudié sa vocation et reconnu les desseins de Dieu sur elle pour la vie religieuse, mais ne lui en avait rien dit, pour ne pas heurter de front l'attachement qu'elle portait encore au monde dans son cœur. Il s'était borné à lui recommander certains exercices de piété et l'abandon à la volonté divine, quelle qu'elle fût, lui promettant de consulter Dieu lorsqu'il serait à Annecy et de lui écrire alors ses pensées. La lettre promise ne se fit pas longtemps attendre : mademoiselle Lhuillier, en la recevant, éprouva un trouble inexprimable, craignant d'y lire son arrêt pour la vie religieuse; et, au lieu de l'ouvrir sur-le-champ, elle la porta cachetée, devant le Saint-Sacrement, protestant à Dieu d'exécuter tout ce que le saint prélat lui prescrirait. Le lendemain après la communion, elle l'ouvrit avec un tremblement extrême ; et, chose étrange! à peine y eut-elle lu qu'il lui fallait quitter le monde pour le monastère et entrer à la Visitation, elle se sentit toute changée : la répugnance que lui inspirait le cloître fit place à l'amour de la retraite ; malgré l'opposition de ses parents, elle

' Lettres DLXX VI II" et suiv.

demanda le jour même à entrer au noviciat et devint une fervente Religieuse.

François ne se bornait pas à bien choisir les aspirantes, il s'appliquait encore à les former à Tesprit religieux ; tant qu'il était à Annecy, tous les quinze jours il les confessait, et trois fois la semaine il venait écouter celles qui désiraient lui ouvrir leur cœur dans des entretiens privés, attachant d'autant plus d'importance à ce premier monastère jde Tordre, qu'il voulait que ce fût à jamais le monastère modèle de toute la congrégation, la maison mère à laquelle toutesles autres demandassent l'interprétation de la règle et des constitutions, le cenlre vénéré avec lequel tout l'ordre fût en communion ainsi que les rayons avec le foyer, les branches avec le tronc, puisque là était l'origine et le germe de tout l'institut*.

Madame de Chantai ajoutait aux enseignements du fondateur ses avis et ses instructions propres, lorsqu'il lui vint dans l'esprit un scrupule : c'était la crainte de s'ingérer dans un ministère qui lui attirait des louanges et qui ne convenait pas à sa faible vertu. Elle en écrivit au saint évéque, qui alors était absent, et il lui répondit par la lettre suivante * : « On ne doit « pas, lui dit-il, s'abstenir de parler de Dieu quand on le croit « utile, n'importe ce qu'en peuvent penser ou dire ceux « qui écoutent. Il ne faut rien faire ou rien dire pour être « loué, mais aussi ne pas omettre de faire ou de dire ce « qui est bien, crainte d'être loué. Ce n'est pas être hypocrite « de ne pas faire aussi bien que l'on parle : où en serions- « nous? Il faudrait donc que j e me tusse, de peur d'être hypo- « crite, puisque, quand je parle de la perfection, je ne pense « pas être parfait, de même que je ne pense pas être Italien « quand je parle italien; mais je pense savoir le langage de « la perfection, parce que je l'ai appris... Il ne faut pas en- « tortiller son esprit dans des toiles d'araignée, mais marcher

* Dom Jean de Saint-François, p. 376. — Le P. la Rivière, p. 330. - Lottrc cccxni".

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« à la bonne foi par le milieu des belles vertus de simplicité « et d'humilité, et non par les extrémités de tant de subli- « lités... la force est plus forte quand elle est tranquille et €( qu'elle naît de la raison sans aucun mélange de passion. » Remise dans la paix par ces sages paroles, madame de Chantai continua à instruire ses novices et ses Religieuses; et quand il fallait en détacher quelques-unes de la maison mère pour fonder une nouvelle colonie dans les villes qui les réclamaient, elle allait elle-même sur les lieux leur apprendre par son exemple et ses paroles à poser les fondements solides de rœuvre. Ce fut ainsi qu'au mois de mars 1618 elle alla créer rétablissement de Grenoble, où le saint évoque prêchait le Carême, comme nous le dirons plus tard. Au retour de Grenoble, elle partit pour Bourges, où l'appelait Tarchevëque son frère; et, pendant six mois, elle travailla, au milieu de toutes les privations de la pauvreté, à la fondation du nouveau monastère, sans jamais vouloir qu'on avertit l'archevêque de l'inexécution des ordres qu'il avait donnés pour pourvoir la maison du nécessaire, tant elle aimait à souffrir pour Notre- Seigneur. Sous son habile main, le nouveau monastère se forma et se développa de manière à devenir bientôt un modèle de régularité religieuse, et François eut la consolation de s'en assurer par ses propres yeux, lorsque de Paris, où l'avait appelé l'ordre de son souverain, il vint en personne à Bourges présider le chapitre de ses chères filles. Il en fut si édifié, que, de retour à Paris, croyant ce monastère solidement établi, il crut pouvoir en retirer madame de Chantai et l'appeler près de lui pour créer, dans la capitale du royaume, un établissement semblable, avant même d'avoir entre les mains aucun moyen humain de succès. « Vous serez surprise, a lui écrivit-il S de ce que je vous appelle dans cette ville pour « y fonder un monastère sans aucune ressource temporelle ; a mais ne vous étonnez pas : ce ne sera ni vous ni moi qui

ï Armée de la Visitation, 1«' mai.

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a ferons cette fondation, nous y travaillerions en vain : ce sera « le Sauveur; il y mettra la main et la bénira de sa grâce. >» Mille obstacles, en effet, surgirent contre l'exécution, non seulement de la part du monde, mais de la part des personne8 de religion et de piété : les uns affectaient le mépris pour rinstitut naissant, et voici ce que le saint fondateur disait de ceux-ci à madame de Chantai : « Gardez- vous de répondre à « ces mépris autrement qu'avec une invariable humilité, doute ceur et suavité de cœur, et ne vous défendez point. Si ces « personnes méprisent votre institut, parce qu'il leur semble « moindre que le leur, elles contreviennent à la charité, en « laquelle les forts ne méprisent point les faibles ni les grands « les petits. Je veux qu'elles soient plus que vous; mais les <( séraphins méprisent-ils les petits anges, et les grands saints a en paradis ne font-ils aucun cas des moindres? O ma chère u fille 1 qui plus aimera sera plus aimé , et qui sera plus aimé « sera plus glorifié là-haut au ciel. Ne vous mettez point en « peine, le prix est donné à Tamour en dépit des mépris et « des contradictions * . » D'autres ne voulaient recevoir les nouvelles Religieuses qu'à la condition de changer leurs règles et de prendre la direction des maisons de repenties ou des congrégations qui avaient besoin de réforme. Un Religieux, puissant par son influence, vint le signifier formellement à madame de Chantai : <( Eh bien, mon père, lui répondit-elle avec « autant de force que d'humilité, nous nous en retournerons « plutôt que de faire brèche à nos règles et à notre institut : « nous ne tenons qu'à faire la volonté de Dieu. Il nous a fait « venir ici : s'il lui plaît que nous nous en retournions, nous (( lui rendrons notre obéissance d'aussi bon cœur d'un côté « que de l'autre. » Cette réponse toucha le Religieux, qui, dés ce moment, se déclara pour madame de Chantai, publiant partout que l'esprit de Dieu était avec elle. D'autres contradictions s'ajoutèrent à celle-là. « Croiriez- vous, écrivait le saint

1 Le P. La Rivière, p. 580.

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