LIV. VI. — ZÈLE POUR LE CLERGÉ. i
« Ces! le train du monde raisonnable et une des règles de la « Providence. »
Quelque temps après, le saint évêque fît preuve d'un esprit de charité plus admirable encore dans un exercice semblable : invité par le répondant à argumenter lui-même, il poussait son argumentation d'une manière non moins remarquable par la forme que par le fond, lorsque l'un des assistants osa l'interrompre et s'emparer de son objection sous Tinsolent prétexte de la faire mieux valoir. Un tel oubli des convenances provoqua de toutes parts un murmure improbateur; mais le saint évêque, baissant les yeux et gardant le silence, laissa parler rinterrupteur jusqu'à ce qu'il le vit embarrassé, incapable de se tirer avec honneur du mauvais pas où il s'était mis. Alors, reprenant l'argument, il tâcha de couvrir, autant que la chose était possible, l'ignominie bien méritée de cet homme malappris.
Non content d'encourager les études dans le clergé, François cherchait encore à y attirer les sujets éminents capables de faire honneur à l'Ëglise. De ce nombre était au premier rang son frère, Louis de Sales : le duc de Nemours Tavait, depuis peu, nommé chevalier du Conseil du Genevois, dignité la plus élevée pour un homme d'épée, et il en remplissait les fonctions à la satisfaction universelle du prince, des magistrats et de la noblesse. Mais le saint évêque désirait que ses grands talents et ses rares vertus fussent employées à quelque chose de plus relevé et de plus utile, c'est-à-dire au ministère ecclésiastique. Il lui proposa donc d'être son coadjuteur, en lui faisant ressortir le bien qui résulterait de leurs travaux mis en commun : « Quand je prêcherai à nos peuples, lui dit-il, « vous écrirez; quand j'écrirai, vous prêcherez; quand vous « visiterez, je résiderai ; et quand je visiterai, vous résiderez. » Toutes ces raisons furent impuissantes devant l'humilité du pieux laïque, qui se reconnaissait indigne du simple sacerdoce et, à plus forte raison, de la dignité épiscopale.
Affligé de ne pouvoir donner à l'Église un bon prêtre de
plus, Thomme de Dieu eut encore la douleur d'en perdre un qui était demeuré son meilleur ami, après avoir été longtemps son précepteur. M. Déage, ce nlaître dévoué qui l'avait suivi partout comme son ange gardien, mourut vers cette époque. Toujours ce bon prêtre Tavait aimé avec passion; toujours il lavait surveillé et repris des moindres imperfections qu'il croyait remarquer en lui, comme si Tévéque n'eût pas cessé d'être son disciple; toujours enfin il avait voulu voir son élève parfait en tout, honoré, admiré de tout le monde, sans pouvoir souffrir qu*on se permit à son égard la moindre censure. De son côté, Févéque, touché de tant de dévouement, Favait entouré de respect et d'honneur, admis parmi les chanoines de sa cathédrale, reçu dans sa maison et à sa table, ne cessant de veiller avec une attention délicate à ce que rien ne lui manquât, en santé ou en maladie *. Lorsqu'il le vit atteint du mal qui le précipita au tombeau, il l'assista jusqu'au dernier soupir avec un soin et une assiduité en rapport avec IV mour qu'il lui portait. Après sa mort, il lui fit faire, dans la cathédrale, les obsèques les plus honorables, oiïicia lui-même, et lit offrir dans tout le diocèse un grand nombre de messes pour le repos d'une àme qui lui était si chère. Ce ne fut pas encore assez pour sa tendresse, tant les saints savent aimer! Il offrit lui- même plusieurs fois le saint sacrifice pour ce cher défunt : la première fois qu'il le fit, la douleur d'avoir perdu un si bon ami lui arracha force pleurs et soupirs. Quand il fat arrivé au Pater et qu'il en eut prononcé trois ou quatre paroles, il fut obligé de s'interrompre, suffoqué par les sanglots; et, s'il put continuer ensuite, ce ne fut qu'en versant beaucoup de larmes. Après la messe, étant seul dans sa chambre avec son aumônier, qui essayait de le consoler : « Ahl lui dit-iii « cette àme est bien où elle est; oh! qu'elle ne voudrait pas « être ici I elle est entre les bras et dans le sein de la misé- « ricorde et clémence de Dieu, elle repose comme un autre
* Esprit d<i saint François de Sales, I" p., sect. xxviii.