L. VI. — A. FAVRE EST NOMMÉ I«' PRÉSIDENT DU SÉNAT
« saint Jean sur la poitrine aimable de Jésus-Christ. Voulez- « vous savoir ce qui m*a fait tant pleurer quand j ai cora- « mencé à dire Pater noster? c*est que je me suis rappelé que « c'était cet homme vraiment bon qui m'avait appris le pre- « mier à dire mon Pater*. »
La douleur de se voir pour toujours privé d'un ami si dévoué fut doublée encore par le chagrin d'en perdre un autre que sa position nouvelle forçait à s'éloigner. Antoine Favre, qu'il n'appelait jamais que du nom de frère, fut nommé par le duc de Savoie premier président du sénat de Chambéry, et, en conséquence, obligé de quitter Annecy pour aller résider au poste où l'avait appelé la confiance du prince. Quelque éminente que fût cette dignité, elle ne put compenser la douleur de la séparation; et ce fut de part et d'autre un vrai brisement de cœur, d'autant plus sensible que la jalousie, irritée de cette élévation, suscita des peines amères au nouveau pré* sident. Rien de plus édifiant que le rapport qu'en fit celui-ci à son saint ami : <( Mon cher frère, lui écrivit-il, je dis tous « les jours à Dieu : Bonum mihiquia humiliasti me, ut discam (( jvstificationes tttas^. Mon cœur se réjouit en notre divin « Sauveur, de ce que, par la persécution et le mépris de ceux « du pays, j'ai sujet de rembarrer la vaine gloire que pour- « raient m'inspirer les applaudissements que me valent mes « livres et ma réputation. Ailleurs on dit que c'est bien de la « faveur de voir là le grand Antoine Favre ; ici on s'estimerait « heureux d'être défait de ce malheureux; et à cela, mon « frère, je me répète après vous dans une parfaite tranquil- <( lité : Nous ne sommes que ce que nous sommes devant Dieu, « aux yeux duquel ni les louanges des absents ne me haussent, « ni les mépris des présents ne m'abaissent : soyons donc in- « différents aux uns et aux autres, marchant devant Dieu en <( sainteté et en justice. »
^ Eiprit de saint François de Sales, V* p., scct. xxii. * C'estrà-dire : « Ccm*est un bien, Seigneur, que vous m'ayez liunjiiié pour m'enseigner vos justices. ■ (Ps. c\iu.)
i06 VIE DE SALNT FRANÇOIS DE SALES.
Outre les consolations qu*il puisait dans la religion, le pieux magistrat trouva un dédommagement à sa douleur dans le plaisir quUl eut de céder au saint prélat son hôtel, le plus grand comme le plus beau d'Annecy, pour lui servir de palais épiscopal et lui être à jamais un gage de son amitié. François, étant allé s'y établir, choisit pour sa chambre privée un cabinet fort étroit, donnant pour raison qu'après avoir passé la journée dans de grands et magnifiques appartements, comme un personnage important, il fallait qu'il se ressouvint la nuit, en se* voyant réduit entre quatre petites murailles et dans son petit lit, qu'il n'était qu'un pauvre et misérable homme. « Par là, dit-il, Tévéque de Genève sera à sa place « pendant le jour, et François de Sales à la sienne pendant la « nuit * . »
Tandis que François avait de lui-même des sentiments si humbles, toutes les bouches redisaient les œuvres de sa charité et de son désintéressement, quelque attention qu'il mil à les dérober aux regards. Un gentilhomme du Ghablais étant venu lui exposer qu'un orage avait tellement ravagé ses moissons qu*il n'avait pas de quoi ensemencer ses terres pour Tannée suivante, l'homme de Dieu, compatissant à sa peine, fît lui-même ensemencer à ses frais les terres de ce seigneur^. Le libraire de Lyon, Pierre Rigaud, qui avait imprimé Vlntroduciion à la vie dévote, ayant retiré de la vente de cet ouvrage un énorme bénéfice, et étant venu lui offrir quatre cents écus d'or en témoignage de sa gratitude, François refusa ce présent, alléguant qu'il ne voulait d'autres récompense de son travail que de savoir qu'il avait été utile aux âmes. De nouvelles instances du libraire n'obtinrent pendant longtemps qu'un nouveau refus; enfin les sollicitations étant devenues plus pressantes : « Eh bien, dit-il, puisque vous le « voulez, j'accepte votre argent, mais soyez assuré que je ne
ï Annép delà Visitation, 4 avril. — Charl-Aug., p. 417. 2 Charl.-Aug.,p.416.