L. VI. — DU POUVOIR DU PAPE SUR LE TEMPOREL DES ROIS
c( maintenant un peu plus mûrement, solidement et apostoU* « quement que je ne le faisais il y a dix ans, vous eussiez aimé « mes prédications. »
A cette époque s'agitait dans l'Europe la grande question des droits du Pape sur les choses temporelles. Elle avait été soulevée, d'un côté, par les écrits que publia Jacques I*', roi d'Angleterre, pour justifier le serment qu'il exigeait de ses sujets catholiques; de l'autre, par la réfutation qu'en fit paraître le cardinal Bellarmin, d'abord dans un ouvrage intitulé : de Romano Pontifice^ que Sixte V fit mettre à l'index comme restreignant trop le pouvoir du Pape ^ ; puis, dans un autre ouvrage intitulé : Tractatus de potestate svmmi Poniificis in iemporalibus, qui n'était que la reproduction des principes contenus dans le précédent. Ce savant cardinal, voulant appuyer sur la révélation le droit public du moyen âge, qui constituait le pape chef de tous les souverains, investi du droit de déposer ceux qui abuseraient de leur autorité^, enseignait que Jésus-Christ, en donnant à son vicaire en terre le pouvoir de régir les peuples dans l'ordre spirituel, lui avait indirectement, et par voie de conséquence, donné celui de régler, dans les choses temporelles, tout ce qu'exigerait le plus grand bien de la religion, fallût-il même déposer les souverains, transférer la couronne d'un individu à un autre individu, d'une famille à une autre famille^; mais il ne disait pas, ainsi que l'ont enseigné quelques autres théologiens, que Jésus- Christ avait directement donné au Pape un pouvoir absolu sur le temporel comme sur le spirituel.
Cet ouvrage, qui déplut à Rome comme trop modéré, déplut encore plus en France comme exagéré, et excita, tant au Parlement que dans l'Université de Paris, le plus violent orage. Richer, syndic de la Faculté, publia contre l'auteur un
» Après la mort de Sixte V, Fouvrage fut retiré de V Index. 2 Voyez sur cette question le savant ouvrage de M. Gosselin, Pouvoir du Pape au moyen âge.
» De Rom. Pontif., lib. V, c. i, v, etc.
il8 VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
écrit intitulé : De ecclesiastica et politica potestate, qui fut condamné par le clergé de France comme contenant plusieurs propositions fausses, erronées, scandaleuses, hérétiques, et ensuite proscrit par le Sainl-Siège. D*un autre côté, un conseiller au parlement de Bourgogne, Bénigne Milletot, croyant devoir prendre en main la cause de Richer, fît paraître son Traité des délits communs et cas privilégiés, ou de la Puissance légitime des juges séculiers sur les personnes ecclésiastiques; et comme il. était l'ami intime de Tévéque de Genève, il lui en envoya un exemplaire. François, affligé à la lecture de cet écrit, répondit par une lettre où, joignant k Tamour du vrai le talent de le rendre aimable, il dit à son ami toute sa pensée avec les tempéraments propres k la faire goûter : « Mon cœur, dit-il après un préambule plein de grâce, vous « envoie ses pensées avec un amour qui ne violera point « les lois du respect, et un respect qui ne se séparera ja- « mais du devoir de Famour. Parlons comme il faut entre c< les amis parfaits; je vois en votre livre deux choses, la main « de l'artisan et la matière ou le sujet : je trouve votre m«n <( non seulement bonne et louable, mais exquise et rare; « Mais la matière me déplaît, et, s'il faut dire le mot que j*ai « dans le cœur, me déplaît extrêmement. Je hais par incli- « nation naturelle, et, je pense, par inspiration céleste, toutes « les contentions et disputes qui se font entre les catholiques « et dont la fin est inutile; encore plus celles dont les effets « ne peuvent être que dissensions et différends, surtout en « ce temps plein d'esprits disposés aux controverses, aux « médisances, aux censures et à la ruine de la charité. Je « n'ai pas même trouvé à mon goût certains écrits d'un saint « et très excellent prélat ^ dans lesquels il a touché du poa- « voir indirect du Pape sur les princes; non que j'aie jugé s'il a a tort ou raison, mais parce qu'en cet âge, où nous avons « tant d'ennemis au dehors, nous ne devons rien émouvoir
1 Le cardinal Bellarmin.