LIV. VI. — FÊTE DU SAINT- SUAIRE A TURIN
pour être un des évêques chargés d^exposerle saint Suaire à la vénération du peuple. François remplit avec joie ce pieux ministère; et, pendant qu'il tenait le linge sacré imprégné des larmes et du sang du Fils de Dieu, il laissa tomber dessus par mégarde quelques gouttes de sueur, provenant de la chaleur excessive de Tatmosphère, mêlées aux larmes d'amour qu'il ne pouvait contenir. Le cardinal de Savoie, qui s'en aperçut, len reprit vivement ; mais l'accident qui mécontentait si fort le prélat fut, au contraire, pour le saint évéque, le sujet des plus touchantes réflexions et des plus pieux sentiments : « 0 mon <c Sauveur! dit-il au fond de son âme', daignez mêler mes a indignes sueurs avec les vôtres; détrempez mon sang, ma « vie , mes affections , dans les mérites de votre sainte Pas- A sion : ce bon cardinal se fâche; vous n'êtes pas si délicat, « vous, mon Sauveur; vous n'avez répandu de sueur et de <( sang que pour les mêler avec les nôtres et leur donner par « là le prix de la vie étemelle. Puissent mes soupirs s'allier « aux vôtres, pour qu'ils soient reçus avec suavité devant le « Père éternel ! » Après la cérémonie, François eut une dernière audience du duc de Savoie, pour l'entretenir des gentilshommes injustement accusés de l'assassinat du secrétaire du duc de Nemours; il plaida leur cause de son mieux; mais il ne put, pour le moment, obtenir que des espérances. Pressé de revenir pour solenniser à Annecy les fêtes de la Pentecôte, il laissa & M. de Blonay la charge de poursuivre la négociation jusqu'à l'élargissement des accusés^, et partit sans tarder par la route du mont Genis.
En traversant ces hautes montagnes, il admirait comment des hommes pouvaient fixer leur séjour dans des lieux si horribles, parmi les glaces et les neiges, les frimas et les tempêtes qui y régnent presque sans relâche ; et il prenait de là occasion de bénir la divine Providence : « Si ces hommes, se
' Lettre ccxcvii*.
* Lettre cclxxvi*. — Charl.-Aug., p. 435.
« disait-il, allaient gagner leur vie dans quelques grandes « villes ou quelques belles campagnes, ils seraient cerlàîne- « ment beaucoup mieux qu'ici; mais que le grand roi de « Tunivers est admirable dans son action sur les âmes! Par <f une bonté ineffable, il leur donne des inclinations con- <( traires, afin qu'il se trouve des hommes pour diriger et <( servir les passants, lesquels, sans eux , ne pourraient ja- « mais traverser ces affreuses montagnes * . »
Continuant sa route, François arriva heureusement à, Annecy le 25 mai, veille de la Pentecôte; et, le lendemain , il célébra solennellement la messe dans la cathédrale. Les chanoines, par un artifice qui était dans le goAt de Tépoque, avaient placé à la voûte de Téglise une certaine machine, représentant les nues, de laquelle, après la consécration, devait sortir une colombe avec des flammes, pour simuler la descente du Saint-Esprit sur les apôtres ; la machine manqua en partie son efi'et : on ne vit descendre de la nue artificielle aucune langue de feu; mais la colombe en sortit; et, épouvantée tout à la fois par la musique et par la multitude du peuple qui remplissait Téglise, elle voltigea de toutes parts sans trouver où se réfugier. Enfin, lasse et n'en pouvant plus, elle vint se reposer sur la tète du saint évèque, debout à l'autel; ce qui émut tous les assistants, émerveillés de voir comment cette colombe remplissait admirablement son rôle en allant se placer sur celui en qui résidait si pleinement l'esprit de Dieu. François la laissa reposer sur sa tête tant qu'elle voulut, sans la chasser ni se remuer, tout absorbé qu*il était dans le plaisir de recevoir celui qu'elle figurait^. Le soir de ce même jour^ il prêcha à vêpres et dit aux assistants qu'il leur apportait la bénédiction du saint archevêque de Milan : « Mais, V ajouta-t-il, je dois vous adresser les mêmes paroles quedi- « sait saint Antoine à ses disciples après avoir visité saint
1 Charl.-Aug., p. 435 et 436.
-' Dép. de Rendu, de Françoit Favre et de plusieurs autres qui ont affirmé le fait comme témoins oculaires. — Charl.-Aug., p. 430.