UV. VI. — TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
Ce n était pas que François ne comprit bien que la vraie réforme ne se fait point par Tautorité qui commande, mais par le changement du cœur qui se détermine à aimer Dieu et à le servir avec dévouement. Dans cette vue, il avait entrepris, en 1614, d'écrire un Traité de P amour de Dieu qu'il méditait dès lors depuis longtemps. « Je vais mettre la main au u livre de V Amour de Dieu, manda-t-il à madame de GhantaP, « et m'essayerai d'en écrire autant sur mon cœur comme je <f ferai sur le papier. » Et il avait, en effet, consacré à cette composition tous les loisirs qu'il avait pu se ménager pendant le jour ou se créer le matin et le soir aux dépens de son sommeil. Pendant ce travail, il sentait si profondément ce qu'il écrivait, que des larmes d'amour coulaient malgré lui sur le papier, et que souvent même il était obligé de s'interrompre pour pleurer plus abondamment^. Le 25 mars, au retour des vêpres, lorsqu'il se préparait à écrire en méditant, à genoux devant son prie-Dieu, sur la grandeur de l'amour qui avait porté le Verbe étemel à s'unir avec la nature humaine dans le mystère de l'Incarnation, il vit en esprit l'infinie bonté avec laquelle le Fils de Dieu était passé du sein du Père dans celui de la Vierge ; et telle fut la suavité céleste qui accompagna cette vue, qu'il en tomba en défaillance. Son cœur, voulant payer de retour un si grand amour, s'excitait à aimer le plus qu'il lui était possible : il eût voulu avoir tout l'amour du ciel dans sa poitrine; et l'esprit de Dieu, qui est tout charité, répondant à ses vœux, se communiqua à lui avec une abondance que manifestèrent au dehors des signes sensibles. Gomme autrefois Dieu figura la descente du Saint-Esprit sur les apôtres par des langues de feu, il fit tomber sur le saint évêque un globe enflammé, lequel, se partageant en plusieurs
^ Lettre dcxlii*.
' • Souvent, dit le P. la Rivière (liv. IV, eh. xliv, ad fitiem), en relisant les chapitres qu'il avait achevés, il se sentait accablé de tant de douceurs et de tant de délices, qu'à force de tendresse de cœur les larmes lai distillaient des yeux, et il pleurait comme un enfant ; et de ceci il s'est déclaré lui-même à M. Vincent, lequel me l'a raconté. -
VIE DE s. FR. DB SALES. — H. 12
petites flammes, Tenviromia de toutes parts sans endommager aucun de ses vêlements, et rendit son visage tout resplendissant comme un astre, pendant que son cœur était iatérieurement consumé d'amour^. Le phénomène venait de disparaître, lorsque entra Louis de Sales, qui avait coutume de venir tous les soirs, avant le souper, s'entretenir quelques moments avec lui. En voyant son visage comme tout en fea, il s'effraya, le croyant malade, et voulut appeler les domestiques. <i Non, mon frère, dit le saint évèque, n'appelez perce sonne; je ne suis point malade : je vous raconterai ce que « c'est, pourvu que vous me promettiez de n'en rien dire à « personne, car c'est le secret du Seigneur. » Alors il lui raconta, en tremblant encore de tous ses membres, ce qui était arrivé; puis continua sa méditation, aimant mieux laisser son cœur goûter à loisir les douceurs de l'amour divin que de prendre le repas dont l'heure était venue. En mémoire de cette faveur céleste, la chambre demeura, jusque bien longtemps après sa mort, en vénération comme un lieu saint; el lui-même écrivit, sur un livre qu'il portait toiyours avec lui, ces paroles : Die vigesima guirUa Martis, hodie^ servum nvm Franciscum misericordiier visiiare dignatus est Dominus; c'està-dire : « Aujourd'hui, 25 mars, le Seigneur a daigné, dans « sa miséricorde, visiter son serviteur François. » De ce jour data, dans l'âme de Louis de Sales, un sentiment tout particulier de vénération pour son saint frère; et il ne le vit plus qu'avec une religion profonde, comme un homme en qui habitait l'Esprit-Saint. 11 lui demandait souvent communication de ses écrits sur l'amour de Dieu : et quand il l'obtenait, il ne les lisait qu*à genoux, après s'être préparé à cette lecture par Toraison, souvent même par la communion; et il en retirait un si grand fruit, qu'au sortir de celte lecture, il paraissait tout enflammé lui-même de lamour divin.
1 Dép. du chanoine Gard, de Françoh Favre et de plusieurs autres. — Esprit de saint François de Sales, IV* p., scct. xxxi et xxxui. — Jbide» p. V*, sect. XXIV. — Doin Jean de Saint-François, p. 49G.