‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 91 sur 292 · LIV. VI. — SON RETOUR A ANNECY. i · texte numérisé non relu

LIV. VI. — SON RETOUR A ANNECY. i

en foule et se pressa autour de lui, les uns marchant sur ses habits et sur ses jambes, lesautress'appuyant sur ses épaules, le poussant, le heurtant de la manière le plus indiscrète ; et telles furent, au milieu de tout ce tumulte, sa patience, sa paix, son union à Dieu, qu'il ne dit pas un mot, ne fit pas un mouvement, ungeste^ pour arrêter cette irruption populaire : uniquement occupé de ce qu*il faisait, il continua son oraison dans une attitude de respect profond, aussi immobile qu'une statue, et reçut ensuite de la main d*un des Religieux le grand cordon de Tordre avec des lettres d'affiliation. Au sortir deTéglise, les Religieux voulurent lui faire des excuses de ce qui était arrivé : « Ne faut-il pas, répondit-il, que « chacun contente sa dévotion? Je puis vous assurer que je « n'ai pas beaucoup pris garde à ceux qui étaient autour « de moi; je n'ai pensé qu'à saint François de Paule, qui me « donnait lui-même spirituellement son lien et sa filiation^ et « m'obligeait par des liens intérieurs etexlérieurs àconsidérer « tous les Minimes comme mes frères *. » Depuis ce temps-là, en effet, il fut fidèle à dire aux Religieux Minimes, toutes les fois qu'il les rencontra, quMl était leur frère et vraiment minime en tout

Le saint évèque, ayant terminé sa station, repartit promptement pour Annecy, où il arriva dès la troisième fête de Pâques; et là, interrogé pourquoi il avait quitté si promptement, sans prendre un moment de repos, une ville où il était si honoré et si estimé : « C'est répondit-il, que ces grandes « villes et ces grands honneurs ne sont pas mon élément; j'y <K suis, comme une statue hors de sa niche, un embarras et te un obstacle. » 11 aimait en effet sa petite ville d'Annecy, et surtout sa chambre, par-dessus les plus grandes cités et tous les palais des rois ^. C'était dans cette chère solitude qu'il priait sans cesse pour la paix des États, la concorde des princes

^ Année de la Visitation, 2 avril. — Dép. de Baytay, — Charl.-Aug., p. 196.

* Charl.-Aug., p. 496.

chrétiens et le bien de toute FÉglise. C'était là que, s' unissant à Dieu, il jouissait d'un avant-goût du paradis et s'animait à la ferveur par l'exemple de tant de saintes communautés auxquelles il était agrégé; c'était enfin à Annecy ou aux environs qu'étaient les trois églises chères à son cœur, l'église Saint-Dominique, l'église de la Visitation et l'église de Thorens, comme il nous l'apprend dans un dialogue d'une simplicité charmante avec le père Blanc, Dominicain. Le saint évéque avait prêché merveilleusement sur la foi dans l'église de Saint-Dominique. « Monseigneur, lui dit le père « Blanc au sortir de l'église, jamais je n'avais ouï si bien « parler de notre sainte foi. — Mon ami, répondit l'évéque, « c'est que je me suis souvenu qu'en votre église j'ai été con- « firme dans la foi, et cela m'a mis en verve. — Monseigneur, « lui dit le Religieux, vous êtes toujours plein de bonté pour « notre église. — Père Blanc, répliqua l'évéque, vous ne « m'en devez point de reconnaissance : je ne fais que mon « devoir et suivre mon inclination quand je favorise votre « église : j'aime vraiment toutes les églises de mon diocèse, m mais j'en aime trois par-dessus toutes les autres : celle de <c Thorens, où j'ai été baptisé et plus tard sacré évèque; la « vôtre, où j'ai été confirmé; et celle de la Visitation, où je « serai enterré. — Quoil Monseigneur, s'écria le père Blanc « tombant à genoux, voudriez-vous nous priver de votre corp s, « et faire ce tort à notre église, qui, depuis tant d'années, pos- « sède les tombeaux de vos ancêtres nos bienfaiteurs? — « Vraiment, dit le saint prélat en souriant, j'ai trop parlé en « vous disant cela ; néanmoins je veux bien que chacun sache « que ni en la vie ni en la mort, je ne suis ni ne veux être de ce « monde : ilsera bien qu'après ma mort mon chétif corps soit <( caché en un coin de la pauvre petite église de la Visitation, « je l'ai consacrée, et nos sœurs seront soigneuses de prier « Dieu pour moi *. »

1 Dép. de la mère de Chaugy. — Année do la Visitation, 4 août.

Page 1