LI\. VI. — LETTRE AU PAPE
Sa première afTaire, à son arrivée à Annecy, fut d'écrire au pape Paul V en faveur du sieur de Prilly, gentilhomme du pays de Vaud. Ce seigneur, converti par lui en 1608, avait été obligé par les hérétiques de s'expatrier et de se séparer de sa femme et de ses enfants, obstinément attachés à Terreur. Dans une situation si critique, il vint trouver le saint évéque, et lui dire le dessein où il était de se réfugier à Rome. François, non content de Taccueillir avec toute la charité qui était dans son cœur et de lui donner toutes les consolations de la religion, voulut encore le recommander au Souverain Pontife par la lettre suivante : « Très saint Père V quoique le siège « apostolique suffise, par Téclat de sa majesté, pour attirer « à Rome tous les chrétiens de Tunivers, Votre Sainteté a je a ne sais quels attraits qui, comme Taimant, y attirent sua- « vement les cœurs de ceux qui, par la grâce de Dieu, sont a passés des ténèbres de Terreur sous votre autorité pater- « nelle. De ce nombre est Tillustre pèlerin qui a Thonneur « de se présenter à vous. Il m*a demandé une lettre de re- « commandation où je rendisse témoignage de sa foi et de sa « religion; et je la lui accorde avec bonheur : ne pas le faire, « ce serait manquer à mon devoir; ce serait refuser de ren- « dre justice à la vertu. En effet, très saint Père, cet excellent « seigneur s'est rendu d'autant plus recommandable, qu'étant « d'une haute extraction, il a eu le courage de renoncer au « rang et aux dignités auxquels sa naissance Tautorisait à a prétendre, et de ternir sa réputation parmi les siens, aimant « mieux vivre inconnu dans la maison de Dieu que d'habiter « parmi les pécheurs. Témoin depuis neuf ans de la constance « de sa foi et de sa piété, je le recommande très humblement « à Votre Béatitude. »
Le doux repos dont jouissait le saint évèque dans son cher Annecy ne tarda pas à être mélangé de la plus cruelle amertume. Il avait, dans les armées du duc de Savoie, son frère,
1 Lettre ccclxxih*.
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le baron de Thorens, qui en était un des plus braves officiers; et une fièvre pestilentielle l'enleva en quelques jours*. On ne saurait dire la douleur de François à cette nouvelle. Dans le premier moment, il ne put retenir ses larmes et les laissa couler abondamment; mais bientôt, levant les yeux et les mains au ciel, il s'unit à la volonté de Dieu par les belles paroles de nos saints livres : « Oui, Père éternel, je le veux de « tout mon cœur, puisqu'il vous a plu que cela fût ainsi : « lia, Pater ^ quoniam sic fuit plaeitum ante te^. Je me sou- « mets sans murmure et sans plainte, parce que c'est vous « qui avez porté ce coup : Obmytui et non apervi os meum, a quoniam tu fecisti. Que le nom de Dieu soit béni! ses arrêts « sont incompréhensibles et ses voies nous sont cachées. « Sit nomen Domini benedictum^. Incomprehensibilia sunt a judicia ejus et investigabiles vix ejus*. » Pour comprendre l'héroïsme de cette résignation, il faut lire les lettres qu*il écrivait à ce sujet : « J'ai beaucoup pleuré, mandait-il à une « de ses sœurs ^; car j'aimais tendrement ce frère et n'ai pu « m'empécher de ressentir vivement la douleur qu'inspire la « nature; mais maintenant que je sais combien pieusement il « est mort entre les bras des Religieux Barnabites, je suis tout « consolé, et je me dis : Dieu soit à jamais béni de l'avoir re- « cueilli au sein des élus et retiré d'une vocation où il y a de (( si grands périls de se perdre ! Tout ce que Dieu fait est bien... (( C'est comme un songe pour moi, écrivait-il à un autre pa- « rent', de penser que ce pauvre frère est mort, presque aas- <( sitôt arrivé à Turin. Au milieu des angoisses que ce malheur « me cause, je m'écrie : Puisque Dieu l'a voulu, il faut que « cela soit le mieux ! que son nom soit béni, et ses décrels (( adorés à jamais! »
> Chai-l.-Aug., p. 497.
i Matth., XI, 26.