PS. LXXI
* Rom., XI, 33.
t Lettre ccclxxx'.
<•• Lettre ccclxxxii*.
UV. VI. — MORT DE LA BARONNE DE THORENS. i95
Mais il élait encore un aulre sujet d'afïliction pour le cœur du saint évêque : c'était la douleur profonde qu'allaient éprouver madame de Chantai et la baronne de Thorens quand elles apprendraient cette lamentable nouvelle. Il crut devoir aller, lui-même la leur annoncer, et il le fit deux heures seulement après ravoir apprise, de crainte d'être prévenu par quelque langue indiscrète. Pour remplir celte pénible mission, il commença par rappeler à la baronne le pieux dessein qu'elle et son mari avaient conçu d*entrer en religion à la mort Tun de l'autre; il ajouta ensuite avec une voix entrecoupée de sanglots et pleine de larmes : « Ce qui n'était qu'une simple proposition « au départ de votre mari est maintenant un ferme propos. Il R a trouvé ce que son cœur désire ; il ne tiendra qu'à vous, « maintenant, d'exécuter votre religieux dessein. — Ah I mon « père, mon père ! s'écrie à ces mots la baronne, je vous com- « prends, mon mari est mort! » Et elle tombe évanouie; puis revenant à elle-même : <c 0 mon Dieu! dit-elle, je suis donc « désormais toute à vous seul ! » Cependant, madame de Chantai étant accourue au bruit : « Ah 1 ma mère, s'écrie la ba- « renne dès qu'elle Taperçoit, voilà Monseigneur qui me dit « que M. de Thorens est mort. » Et, à cette parole, la mère tombe évanouie à son tour. Qu'on juge de l'angoisse du saint évêque en présence de deux personnes si chères, abîmées dans la douleur jusqu'à en perdre connaissance! Quand elles eurent repris leurs sens, il leur parla de la résignation chrétienne avec tant de force et d'onction, qu'il tarit pour quelque temps leurs larmes ; mais bientôt la nature reprit le dessus, surtout dans la jeune baronne. Désormais elle ne se regarda plus que comme la veuve désolée que décrit saint Paul, dont toute l'occupation est de gémir, de pleurer et de prier. Sa conversation, autrefois si gaie et si enjouée, fit place à un morne silence; une pâleur mortelle couvrit son visage, et, dans sa douleur, tantôt elle s'écriait : a 0 mon cher époux, la douceur de ma « vie! tu n'es plus; je ne pourrai donc plus ni te voir, ni « l'entendre, ni te dire mes peines, ni te consoler dans les
« tiennes! » Tantôt, levant au ciel ses mains tremblantes et ses yeux noyés dans les larmes : a Seigneur, disait-elle, je « puis à présent vous servir sans partage, je ne tiens plus au /< monde que par cette petite créature que vous avez formée « dans mon sein ; donnez-lui la naissance et le baptême, puis « disposez de la mère et de l'enfant selon votre sainte vo- « lonté. »
Ce spectacle navrait le saint évéque, et cependant ce n'était encore là que le commencement de ses angoisses. Quelque effort que fît la baronne pour vaincre sa douleur, elle en fut enfin accablée; et, cinq mois plus tard, elle fut surprise d'un accouchement avant terme, accompagné d'un Jong évanouissement, pendant lequel renfant fut baptisé et mourut une heure après. Revenue à la connaissance, elle exiga qu'on lui montr&t ce cher enfant. Hélas I on n*avait à lui présenter qu'un cadavre ; elle le prend dans ses bras, le couvre de ses baisers, de ses larones, et tombe en convulsion : bientôt les douleurs deviennent des plus intenses, et les médecins sont à bout de. voie. François, informé de l'accident, accourt à la chambre, n'y trouve que trouble et confusion, accablement et désespoir; la mourante l'aperçoit : « Mon père, 8*écrie-t-elle, il faut » mourir! — Je le sais, ma chère fille, lui répondit le saint « prélat; mais est-ce de moi que vous voulez parler? — Non, « certes, il faut que vous viviez pour la gloire de Dieu et la « sanctification des âmes; mais moi, je vais mourir : j'ai fait à ^< Dieu le sacrifice de ma vie, je ne demande qu'à mourir dans a son amour. » Si de temps à autre la douleur la faisait crier : « Bon Dieu, que je souffre! » sa foi ajoutait aussitôt : « Mais « qu'est-ce que tout cela près des douleurs de Jésus en croix? — a Mais, lui dit le saint évèque, ne seriez-vous pas bien aise de « demeurer dans ces souffrances jusqu'à la fin du momie, si « c'était la volonté de Dieu? — Oui, certes, répondit la sainte (( agonisante, dans ces souffrances et dans toutes celles qu*il c< lui plairait m'envoyer. Ne suis-je pas toute à lui sans ré* « serve? » Après ces belles paroles, l'évéque lui propose les