LIV. VI. — PORTRAIT DE JUVÉNAL ANCINA
La seconde lettre que François écrivit à Paul V fut une réponse au bref par lequel ce Souverain Pontife lui demandait son a\îs sur Juvénal Ancina, mort évêque de Saluces, que Ton pensait à béatifier. Cette réponse a ceci de remarquable, que l'auteur, en peignant son ami, Tévêque de Saluces, s'est peint lai-mème, sans s'en douter, trait pour trait : « J'admirais en « lui, dit-iP, l'alliance merveilleuse d'une science profonde « avec une humilité plus profonde encore, de la gravité dans « les manières et dans le langage avec une grâce et une mo-^, ff destie parfaites, de la dévotion avec une politesse exquise. « Jamais on n'a vu en lui la moindre trace d'amour de soi ; et, « d'un autre côté, il aimait cordialement tous les Religieux, « tous les ecclésiastiques et les laïques, sans avoir de prévenu « tion contre personne. Il ne connaissait pas les mots glacés « de mien et de tien, et ne voyait en toutes choses que Jésus- « Christ et la plus grande gloire de Dieu. Sa charité poursecou- « rir le prochain n'avait d'égale que sa prudence pour diriger « les bonnes œuvres et sa sagesse pour les exécuter. Sur la . « chaire épiscopale, sa vertu a rayonné bien mieux encore, et « a fait de lui une lampe ardente et luisante qui, placée sur le « chandelier, a éclairé tous ceux qui sont dans la maison de « Dieu. On ne peut dire l'amour et la vénération que lui por- ^ tait son peuple, tant sa noble affabilité et son admirable « bonté lui conciliaient le cœur de tous. »
Sur ces entrefaites, la ville de Grenoble, avide d'entendre une seconde fois la puissante parole qui l'avait tant édifiée» invita le saint évèque à venir prêcher l'Avent prochain avec le Carême de Tannée suivante ; et cette prière était accompagnée de la permission du duc de Savoie, que le maréchal de Lesdiguières, au retour de ses brillants exploits dans la guerre du Piémont, avait facilement obtenue du prince. Deux raisons auraient pu faire hésiter tout autre à accepter cette invitation : premièrement, plusieurs regardaient comme une imprudence
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d*aller prêcher pendant deux années consécutives les stations de TA vent et du Carême dans une ville tell^ que Grenoble, et disaient qu'il allait nécessairement se répéter et, par ses redites, prêter le flanc aux railleries des hérétiques. Secondement, madame de Chantai était atteinte d'une nouvelle maladie qui mettait ses jours en péril; et comment la quitter dans cet état? Mais ni Tune ni l'autre de ces considérations ne put arrêter l'homme de Dieu. Il répondit à la première : « Ceux qui « m'accusent d'imprudence ont quelque raison ; je connais « qu'ils sont hommes parce qu'ils raisonnent humainement. (( Si je voulais me prêcher moi-même, j'aurais sujet de craîn- « dre ; mais, ne voulant prêcher que Jésus et sa gloire, j'espère « faire voir à tout le monde que notre Dieu est un fonds iné- « puisable ^ » Il répondit de même, à la seconde raison, que le bien public devait l'emporter sur le bien privé, la gloire de Dieu sur toutes les affections du cœur; et il partit, non cependant sans de grandes inquiétudes. Ces anxiétés l'accompagnèrent les premiers jours de la station : « Je suis en peine de (c notre mère, que je laissai en danger il y a dix ou douze « jours, écrivait-il le 4 décembre ^. Pensez si, étant demeuré <t depuis la veille de Saint-André sans avoir de ses nouvelles, a je dois être peiné. » Enfin, le 8 décembre, jour de la Conception de la sainte Vierge, il apprit que la malade entrait en convalescence, il lui dit sa joie par ces riantes paroles qu*il lui écrivit ' : « Je suis allé tout gai comme un petit oiseau dans « ma chaire, où j'ai chanté plus joyeusement qu'à l'ordinaire « les louanges de ce grand Dieu qui a racheté ma vie de la <' mort et me couronnera dans sa miséricorde. Dieu soit à ja- « mais béni qui nous console dans nos tribulations!
Dégagé de cette cruelle inquiétude , il se livra tout entier aux travaux de sa station, et eut les mêmes succès que Tannée précédente. Les ministres calvinistes, jaloux du bien qu'il fai*
ï Lettre cdi'.
2 Année de la Visitation, 27 février.
3 Lettre CDiir.