‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 10 sur 56 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Un autre prélat avait été foudroyé en même temps qu'Hilaire et condamné au même exil dans le concile inique de Béziers. C'était Rhodane, de Toulouse, âme pieuse et douce, mais nature excessive et fragile, qui s'était attaché au grand évêque comme le lierre au chêne robuste*. L'instinct de la faiblesse est de chercher l'appui de la force; l'instinct de la force, de se pencher vers la faiblesse. Ce fut là ce qui rassembla ces deux hommes si

1 Hilarius Pictavorum episcopus damnalur exsilio ; Rhodanium quoque Tolosanum (Dosanum) antislitem qui nalura lenior^ non tam suis viribus quam Hilarii societale, non cesserai arianis, eadem conditioimplicuit.(Sulpit. Sever., lib. II, c. XXXIX.) — Ruff., lib. I, c. xx. — Faust, et Narceil., Libdl., n. 7.

différents de caractère et les unit dans l'accord des mêmes pensées et le support des mêmes infortunes. Une vive amitié lia les deux proscrits Tun à l'autre : goutte de miel au bord de leur commun calice, mutuelle consolation dans leur commun malheur.

Les saints confesseurs prirent donc ensemble la route de la Phrygie, lointain séjour assigné à leur exiP. Ils cheminaient côte à côte, tristes et consolés tout à la fois. Tristes! L'évêque de Toulouse laissait derrière lui une Église toute meurtrie par les violences ariennes^; Hilaire, un peuple qui lui était cher, et, parmi ce peuple, une épouse et une fille auxquelles il conservait, sous le froc épiscopal , une tendresse dont la religion avait surnaturalisé, mais non éteint l'ardeur; tous deux, une patrie en deuil M Et consolés, malgré tout! Car, en dépit des faux apôtres, nom flétrissant qu'Hilaire donne aux évêques hérétiques, leur pays restait décidément ortho-

1 Hieronym., Lib. de Script. Eccl.

2 Hilar., Contra Constant, imperal.^ n. 11.

3 Gallia lacrymas fundat. {Brev. Picl. ad Laud.)

doxe, et l'épiscopat des Gaules, tout entier fidèle aux traditions de la foi , suivait du plus sympathique regard les deux frères injustement bannis. Et puis, l'Évangile ne le dit-il pas? il y a une joie singulière et profonde au fond de toute souffrance généreusement endurée pour la justice K

Pendant tout ce voyage et les dures années qui suivirent, Hilaire fut admirable. Jamais âme ne se montra peut-être plus grandement belle et plus maîtresse d'elle-même. Brutalement jeté hors de sa patrie, il changea de résidence, non de conduite. Même héroïque amour de la vérité, même foi inébranlable qu'aux jours où il était pleinement libre *. Malgré l'injuste oppression qu'il subissait, aucune révolte, aucune parole acerbe, aucun orgueil, aucun abattement, aucune plainte. Ses traits paisibles offraient aux regards l'éternel sourire d'une charité sans bornes et le

> Malth., V, 10.

2 Vinctus amore Dei, contemto principe mundi Intemerata fîdes pertulit exsilium.

(Fort., lib. Il, carm. 16,)

reflet sublime d'une force à l'épreuve de tout \ C'est vers la fin de l'année 56 que les deux exilés, après mille fatigues, arrivèrent au terme de leur voyage, au fond de l'Asie Mineure , dans cette Phrygie étrange qui avait été jadis la terre classique de Cybèle et d'Athys,et dans laquelle venait à peine de s'éteindre l'hérésie orgiastique de Montan ^ Quels spectacles pendant la route! quels spectacles à l'arrivée! Pauvre Église d'Orient! à peine conservait-elle quelques vestiges de sa vieille foi! C'était partout l'erreur et ses suites qu'Hilaire a si énergiquement dépeintes ^ La fièvre des chicanes dogmatiques avait étouffé en elle, avec la simplicité des croyances, le germe des vertus chrétiennes. Chacun se faisait un évangile à sa guise. Ariens, semiariens, mille sectes sans nom se déchiraient

1 Inter procellas persecutionum ita immobilis perstitit, ut per invictse Gdei forlitudinem etiam confessoris ceperit dignitatem. (Cassian., De Incarn., lib. VII, c. xxiv. )

2 Minucius Félix, § 5-6. Discours de Cœcilius. — Albert Réville, Tertullien et le montanisme. (Revue des Deux-Mondes, !"• novembre 1864.)

3 Hilar., Tract, in CXXXVIII Psalm., n. 45, col. 524,

et se dévoraient. Scandales, schismes, macliinations perfides, clameurs de haine, flots de sang; c'était le tumulte et la nuit, une confusion extrême, un vrai chaos; à peine un évêque qui fût pur de toute hérésie. Ceux qui se rapprochaient le plus d'Hilaire et de la foi orthodoxe, Eleuse de Cysique ', Basile d'Ancyre, Eustate de Sébaste, partageaient sur Jésus-Christ les opinions flottantes et pleines de sous-entendus hypocrites, dont Eusèbe de Césarée s'était fait le défenseur à Nicée, au grand concile. « Jésus-Christ est le Verbe, nous en convenons, disaient-ils. Dieu de Dieu, lumière de lumière , engendré du Père avant tous les siècles, agent puissant dans la création des choses. Mais c'est tout ce que nous pouvons accorder. Nous ne pouvons dire avec vous qu'il est coéternel et consubstantiel au Père. Il y a une ressemblance dans la substance, oui ; mais une parfaite égalité, noni j> Ils appuyaient ces opinions insoutenables de raisonnement» subtils et de textes mal com-

1 Hilar., De Synod., a. 63.

pris OU défigurés. Faction composée d'aveugles et de fourbes! En dehors de ces trois évoques , à peine l'œil attristé d'Hilaire pouvait-il trouver, dans les dix provinces de l'Asie romaine, un seul prélat qui eût quelque idée nette sur Dieu. Les vertus des cieux semblaient ébranlées; les colonnes du temple éternel jonchaient le sol ou vacillaient; le royaume de Dieu était divisé. C'était, si on ose le dire, à désespérer, en dépit de la parole de Jésus-Christ, du sort de la vérité dans le monde*.

Hilaire n'en désespéra pas.

Il frémissait pourtant. Il y avait parfois' dans cette âme passionnée de terribles orages. On lui disait : « Vous avez une plume qui vaut une épée. Faites-vous donc soldat! Combattez, renversez, flétrissez tous ces évêques infidèles qui déchirent le sein de leur épouse. Vengez l'Église et vengez-nous! :s> Le fait est que les crimes des hérétiques fournissaient

1 Godefroy Hermant, Vie de saint Athanase, t. II, liv. VII, p. 141. — Tillemont, Hist. eccl., VII, p. 443. — Les Ariens, §61.

une riche matière à un génie comme le sien. Hilaire fut plus fort que lui-même. 11 se refusa à toute intervention directe dans la lutte. Il répondait : « Non. Je paraîtrais venger mes injures personnelles. C'est une âme impétueuse qui ne se contient plus, dirait-on. Du reste, ajoutait-il, ce n'est pas par des paroles amères ou violentes que d'ordinaire on subjugue les hommes. L'unique remède pour le présent, c'est la tolérance ^ j> Patience admirable et presque surhumaine! cet homme qui nous apparaîtra bientôt, debout dans la mêlée, frappant des coups terribles, put dominer en lui le sentiment le plus violent peut-être de la nature, l'indignation, pendant près de quatre ans. Il resta là, comme cloué dans son impassibilité souffrante, muet pendant que son cœur saignait des milles blessures de l'Église. <r Jusqu'ici, écrivait-il la quatrième année de son bannissement, je n'ai pas fait un seul reproche, je n'ai publié ou prononcé aucun discours, pas

1 Vita Hilar. ex xpsius script., n. 41.

un mot contre cette secte qui se disait faussement l'Église de Jésus-Christ et qui est reconnue aujourd'hui pour être la synagogue de l'Antéchrist., rien qui fût à la hauteur de son impiété ^ d

Bien plus, surmontant ses répugnances, il tendit la main à ses ennemis. Lui qui, jeune néophyte, refusait le salut , dans sa ville natale, à tout ce qui n'était pas catholique, vieil évêque, il salua des excommuniés. Il les aborda, il leur parla, afin de les ramener à la vraie lumière; il alla jusqu'à entrer dans leurs églises, à mêler ses prières à leurs prières, et, sauf la communion, à agir avec eux comme avec des frères ^ Il n'y a que la charité de Jésus-Christ pour inspirer des condescendances pareilles. L'esprit des sectes est intolérant : l'esprit de la véritable Église pousse la conciliation jusqu'à ses dernières limites. Il attend avec une patience infinie le réveil possible des bonnes volontés , et ,

1 TiUemont, Hisl. eccl, t. VII, ch. vu, p. 443. — Hilar., Contra Constant, imperat., 2.

* Pacis optanda sperare suspensa licet communiouis societate.( Hilar., De Synod., 63, 90.)

VIE DE SAINT HILAIRE lOX

avant de l'écraser, laisse fumer la mèche encore chaude , jusqu'à ce que sa dernière étincelle, si elle doit s'éteindre, soit éteinte sans espérance \

1 Malth., XII, 20.

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