‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 9 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Hilaire attendait, calme, le résultat de sa tentative hardie. Tout, autour de lui, partageait sa paix. Son Église prospérait à merveille sous ses yeux, et si l'écho de la persécution arrivait jusqu'à elle, la persécution elle-même lui restait inconnue \ Elle conservait , sans que personne osât encore y porter atteinte, cette pureté des saines croyances qu'il appelait naguère l'intacte virginité de la foi*. Sans appréhensions, parce qu'il était au-dessus de toute crainte , l'évêque de Poitiers était tout entier au bonheur de voir fleurir la vérité et la vertu dans le champ confié à ses soins, quand un événement inattendu

1 Hilar., De Synod., n. 2-3.

* Ad Constant. August., lib. I , n. 2.

vint lui apporter la plus douloureuse surprise.

Qu'était-ce donc?

Oh ! rien d'absolument grave : son cœur d'homme était seul atteint. Il en souffrit cependant beaucoup, car Hilaire s'attachait à ses amis avec une vraie passion.

Un jour Martin, le plus aimé de ses disciples, se présenta devant lui. Il était triste et baissait le front : a Père, dit -il, j'ai fait cette nuit un songe étrange! j> Et le jeune homme se mit à lui raconter que Dieu lui avait ordonné pendant son sommeil de retourner en son pays natal. « Mon pays, ajouta-t-il, est plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie : je dois aller y faire briller la lumière de la foi. C'est une mission que Dieu me donne; je le sens à l'obsession de la pensée qui me tourmente, au sentiment irrésistible et profond qui me trouble et qui me pousse. »

Pendant qu'il parlait, de grosses larmes roulaient dans les yeux de l'évêque et ruisselaient sur ses joues.

Quand Martin eut achevé : « Puisque Dieu

VOUS appelle, dit Hilaire en sanglotant, allez, mon fils! Mais, au nom de ce même Dieu, revenez bientôt; c'est à cette terre des Gaules que vous devez votre vie ! j>

Ils s'embrassèrent longuement et se séparèrent, le cœur mortellement serré.

Le jeune homme , marchant vers le soleil levant, se dirigea vers les lointains rivages de la Pannonie. La Providence, pendant ce voyage, veillera sur son élu. Fidèle à sa promesse, Martin reviendra, sa mission accomplie, dans ce palais épiscopal où il a rencontré , avec la douceur d'une hospitalité généreuse, les plus beaux exemples, les plus éclatantes lumières et les plus tendres affections. Mais ce ne sera qu'après de longues' souffrances et de terribles orages. Ils trouveront alors, dans la joie presque inespérée de se revoir, la récompense de leur mutuel sacrifice *.

' La Vie de saint Martin de Tours, M. DC, XCIX, I« livre, p. 23 etsuiv. — Saint Martin, par Lecoy de la Marche, III , p. 135. — Saint Martin et son monastère de Ligugé, parDom Chamard, ch. m, p. 24.

Cependant de grandes colères mugissaient contre Hilaire sur les rives du Rhône. Saturnin d'Arles , Paterne de Périgueux , tous les ariens que l'audacieux évêque avait naguère flétris et séparés de sa communion cherchaient un moyen de se vengera Ils écrivaient à Constance , ils faisaient des démarches auprès du César- Julien , créé depuis quelque temps gouverneur des provinces transalpines. Mais Constance était trop loin, Julien trop occupé dans sa lutte contre les barbares et trop insouciant pour l'heure des débats religieux ^ Efforts et peines furent perdus. Faute de mieux, il fallut recourir à la convocation d'un concile.

Béziers fut choisi pour le rendez-vous.

Il semblerait que l'esprit de discorde n'eût pas pu s'élever jusqu'au sommet où cette ville est assise dans le charme célèbre de son site incomparable ^.

Il n'en fut rien.

1 Hilar., Fragm., H , p. 1355.

2 Ammian. Marcell., lib.XV. — Baron., IV, 549-550. ' Si vellet Deus io terris habitare, Biterris.

Quand Hilaire arriva, Saturnin d'Arles, ce mauvais génie*, avait déjà la présidence. La froideur de l'accueil qu'on lui fit, certaines paroles acérées, certains regards haineux lui ' révélèrent du premier coup à quelles fins ces hommes s'étaient rassemblés. 11 ne s'agissait pas de condamner les ennemis de l'Evangile; l'ennemi, c'était lui-même.

Pénible , mais nécessaire aveu ! les sentiments les plus vils s'agitaient au cœur des dépositaires de la foi. L'orgueil et la haine régnaient en eux , implacables , farouches , à la place sacrée où l'on eût dû voir fleurir le bel amour de la vérité et des âmes.

Hilaire en souffrit beaucoup, mais n'en fut ni scandalisé ni déconcerté. Il conserva sa fière et digne attitude , résolu à combattre sans lâcheté et résigné d'avance à tout subir, l'outrage, l'exil, la mort même, plutôt que de trahir son divin mandat de successeur des apôtres. Il entendit soutenir là pour la première fois

* Vir sane pessimus et ingenio malo pravoque (Sulpit. Sever.jlib. II.) — Hilar., In Auxenii.

les doctrines ariennes ^ Ce Verbe, qu'il avait adoré avec tant d'émotion aux premières pages de saint Jean, n'était plus vraiment Dieu. Créature comme tout ce qui est sorti de Dieu, rien ne lui appartenait en propre. C'était un homme choisi, un élu des caprices divins, une substance capable de transformations et de perfectionnement, fragile et muable.

On parla de souscrire à ces vérités nouvelles et de condamner encore une fois leur adversaire acharné, cet Athanase d'Alexandrie dont cent condamnations n'avaient encore pu vaincre l'inqualifiable entêtement.

En entendant ce langage , Hilaire n'y put tenir. Il se redressa de toute sa hauteur, et, toisant de son ferme et fier regard tous ces artisans d'iniquité , corrupteurs dépravés de la foi évangélique - : « Vous blasphémez ! d ditil, et, dans cette langue hardie et sincère qui était la sienne, il protesta contre ce qu'il avait été forcé d'entendre devant les évêques réunis de la Gaule et des nations voisines.

1 Hilar., Ad Constant, imperat., lib. I, n, 2. * Hilar., Fragment., \, n. 5.

A un moment, il arrêta son œil de feu sur Saturnin d'Arles et ses partisans : « Je m'offre à montrer, s'écria-t-il , comment ceux-ci sont hérétiques!... Je m'offre à montrer aussi qu'en demandant la condamnation d'Athanase, ce qu'ils veulent, c'est la condamnation de la vérité. On veut corrompre et changer l'Évangile, ruiner la foi, et, par une fausse confession du nom de Jésus- Christ, introduire l'erreur dans la société chrétienne!... d

Les ariens eurent peur de cette rude franchise. L'orateur fut interrompu par mille cris et ne put donner aux choses l'étendue , l'ordre et la netteté qu'elles méritaient. Vainement les supplia-t-il de lui accorder la liberté de la parole. Us se bouchèrent les oreilles et refusèrent de l'entendre ^ Insensés qui s'imaginaient pouvoir tromper Dieu en fermant volontairement les yeux à la lumière et en agissant à l'aveugle de propos délibéré! Un orage formidable s'éleva contre l'intrépide contradic-

1 Hilar., Contra C onslanl. imper at.,\\h.\, n. 2. — Baron,, IV.ilnn. chr. 356, n. 108, p. 575.

teur et éclata sur sa tête en une sentence de déposition*.

C'était le prélude d'une iniquité plus grande. Grâce aux excitations perfides d'Ursace, de Valens et de Saturnin d'Arles % Constance et Julien, l'un par politique, l'autre par indifférence coupable, intervinrent dans la lutte et lancèrent contre l'évêque de Poitiers un ordre d'exil ^, sous l'inculpation d'un crime abominable.

Quel crime?

L'histoire, qui n'y a jamais cru, ne le rapporte pas. L'illustre accusé n'en a rien dit lui-même , sinon que l'action qui lui fut alors imputée était indigne du caractère sacré d'un évêque et de l'honneur même d'un simple laïque *.

Quoi qu'il en soit, les glorieuses épreuves

1 Bolland., 13 jan., n. 29, p. 68. — lléîélé, Hist. des conciles, t. II, p. 4o.

* Hilar., De Synod., n. 2. —Ad Constant. August. ,lih. II, n. 2. — Dom Constant, n. 38.

3 Godefroy Hermant, Vie de saint Athanase, t. II, p. 137 et suiv. — Till., t. VIF, p. 440.

* Hilar., Ad Constant. August., lib. II, n. 2.

ont commencé pour Hilaire. Il s'en ira sur la terre étrangère expier le crime de n'avoir pas voulu entrer dans ce qu'il appelait la Synagogue de l'Antéchrist.

Il méritera désormais le beau nom que lui a décerné la juste postérité : il était l'Alhanase des Gaules, l'homme de l'orthodoxie en Occident, plus fort que la conlradiction et que la persécution, éloquent défenseur et martyr magnanime des saintes croyances*.

* Il n'y a que deux chapileaux sculptés dans l'église Saint- Hilaire: l'un représenle la mort du sairit Ponlife, et l'aulie la fuite en Égyple.

Mer Barbier de Montault a trouvé le rapport qui existe entre ces deux scènes.

Aux jours de la fuite en Égyple, la sainte Famille, surprise par le soir, avisa à Héliopolis le porlique d'un lemp'e païen pour y pas-er la nuit.* Mais l'enfant Jésus était à peine entré, que toutes les slalues du temple idolàtrique s'écroulent à la fois. Le prêtre de garde accourt au Iruit et trouve les saints voyageurs sous le porche.

Or ce prêtre était Eaint Aphrodis, lequel, converti sur l'heure par Jésus- Christ lui-même, quitta son pays, vint dans les Gaules, et devint le premier évoque d) cette ville de Béziers, où Hilaire fut condamné à l'exil.

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