‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 11 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Témoin des malheurs de l'Église, et victime lui-même de l'oppression qui pesait sur elle, Hilaire, nous le disions tout à l'heure, ne désespéra jamais. L'excès même du désordre le confirmait dans sa foi et ranimait sa confiance. Se rappelant les paroles de saint Paul: « Il viendra un temps où les hommes ne voudront plus de la saine doctrine \ » — î nous y voilà, disait-il, notre exil en est la preuve. Les impies, impatients de la vérité, afin de suivre les maîtres qui leur vont, relèguent ses prédicateurs au bout du monde. C'est bien. Oh ! joie d'être bannis. Bénissons le Seigneur d'avoir accompli en notre personne la prophétie de l'Apôtre ^ »

» Il Tim., IV, 3. — I Tim., IV, 1.

» Hilar., De Trinil., lib. X, n. 2-4.

no VIE DE SAINT HILAIRE

Souffrir avec résignation et bonheur, cela suppose une foi profonde et une admirable force d'âme. Ce n'est pas encore cependant le plus bel effort du chrétien. Le plus sublime héroïsme, celui qui se rapproche le plus de l'héroïsme de Jésus- Christ, Sauveur des hommes , c'est de sacrifier à Dieu , non seulement le présent, mais l'avenir, et de consentir pour le salut de ses frères à des souffrances sans autre terme que la mort.

Hilaire s'éleva jusqu'à ces hauteurs.

Loin de son foyer, loin des siens, loin de sa patrie, loin de son peuple, livré, sans toit et sans repos, à tous les caprices de la mauvaise fortune, entouré d'ennemis dogmatiques dont l'esprit de secte pouvait faire des meurtriers, il offrit à Dieu en sacrifice, pour le triomphe de la bonne cause, sa liberté, sa vie et tout ce qui lui restait de chères espérances. « Demeurons éternellement proscrit, s'écriait-il un jour, pourvu que la vérité soit prèchée^ » Noble mouvement d'une âme vrai-

1 Hilar., De Synod., n. 78.

VIE DE SAINT HILAIRE Itl

ment apostolique , parole si belle , qu'elle suffirait à 'immortaliser un homme.

Oiidonc Hilaire trouvait-il cette générosité? Dans son cœur, dans ces méditations solitaires qui n'avaient d'autre objet que les choses éternelles; dans les sacrés entretiens de la foi; mais aussi, et surtout peut-être, dans les saintes Écritures, qu'il lisait et méditait sans relâche , pendant ces longues journées , pendant ces nuits plus longues de l'exil*. »

Toutes les situations de la vie ont leurs représentants et leur fidèle image dans le divin livre. Il y a des cantiques pour ceux que l'amour dévore, des hymnes d'allégresse pour ceux que la joie exalte, des chants de combat pour ceux que Dieu jette dans la mêlée des batailles , des modèles pour les rois, pour les pères de famille, pour les époux et les épouses, pour les enfants, pour les riches et les pauvres. Mais, comme la douleur est

* In illo Eolitudinis quieto otiosoque secrelo , cura nihil in oculos et in mentem effusionis incurreret, solis est divinia Btudiis negotiosus. (Hilar., Tract, in LXII Psalm.}

la loi ordinaire de l'exislence, il y a surlouldes modèles et des chants pour ceux qui soufTrent. Dès les premiers jours de son exil, Hilaire tourna les regards de sa pensée vers ce vieillard dont les plaintes inspirées ont ému toutes les générations , et dont la sublime attitude en face des plus inénarrables infortunes a servi d'exemple à tous ceux sur qui la verge du Seigneur est un jour tombée. Job, livré à Satan, privé de ses enfants, de ses biens, de tout; Job, seul et raillé dans sa plus grande détresse, c'est vers cette douloureuse figure du passé biblique qu'Hilaire se sentit attiré par la mystérieuse sympathie de la souffrance. Il était, lui aussi, livré à l'ange des ténèbres, privé, comme le patriarche iduméen, de ses enfants, de ses biens, de tout; seul et raillé, pour son orthodoxie, par les hérétiques triomphants et méprisants. Que si la lèpre ne rongeait pas sa chair, son corps n'en était guère plus épargné. 11 languissait et s'épuisait sur cette terre d'angoisse et de privations, sous ce ciel d'Orient pour lequel il n'était pas né, et qui le brûlait de ses rayons torrides.

Il ouvrit donc ce livre de douleur et se mit à en sonder les profondeurs mystiques ^ Il confia à l'écriture les pensées que cette lecture fit naître dans son esprit, les élans d'amour et de résignation qu'elle fit jaillir de son âme , et en forma ce beau traité perdu dont saint Augustin parlait, quelques années plus tard, avec tant d'éloge, et qui semble avoir enthousiasmé l'antiquité chrétienne '.

Une seule page nous en est restée, précieuse épave échappée au naufrage du reste. Elle explique en partie le mystère de cette âme vaillante, qu'aucun obstacle n'arrêta jamais. Aux yeux d'Hilaire, les tentations et les persécutions sont moins un mal qu'une occasion de victoire. C'est une seconde épreuve , destinée à réparer le désastre de la première.

Voici cette page; lisez.

« Grande et admirable est, en vérité, la

1 Dom Constant, Vita S. Hilar., n. 44. — Tillem., VII, 443. — M. le chanoine Auber, Hist. gén. du Poitou, liv. III, p. 191.

* S. Augustin, Conlra Julian.,Yib. II, c. viii, n. 27. — Lib. de Nal. et Grat., c. lxii. — Praef. gen. apud Benedict., n. 26.

miséricordieuse bonté de notre Dieu. Celui qui, en faisant tomber Adam, nous a ravi la féconde intégrité de notre première et bienheureuse nature, est devenu l'involontaire instrument par qui nous méritons de reconquérir les biens perdus.

« En ce temps-là le démon, cédant à l'envie , nous a fait une blessure ; aujourd'hui , ses efforts pour nuire ne servent le plus souvent qu'à sa défaite.

« 11 a beau , fort par l'infirmité de notre chair, diriger contre nous toutes les flèches de son carquois, allumer en nous les flammes impures, nous exciter à l'ivresse, nous pousser à la haine, faire luire son or, ranger ses armées en bataille, irriter encore les bouches prêtes à maudire : tous ses traits perfides viennent s'émousser contre l'inattaquable fermeté de nos âmes, et nous nous trouvons purifiés du péché par la gloire de ce triomphe.

« Il est écrit : « L'homme né de la femme « pourra-t-il recouvrer l'innocence *? » Sans

* Job, XXV, 4,

ennemis il n'y a pas de combat; sans combat il n'y a pas de victoire. Tant que nous n'avons pas dompté les vices révoltés contre nous, nous restons impurs avec nos vices. Mais si le tyran de notre corps est vaincu dans ses propres embûches, de cette lutte de nos passions contre nous nous sortons purifiés.

« 11 faut le savoir, et ne l'oublier jamais: nos corps sont la matière de tous les vices. C'est par eux que nous sommes flétris et souillés , par eux que la pureté et l'innocence nous échappent. Mais voici qui doit nous réjouir : pour combattre et vaincre notre ennemi, nous n'avons qu'à nous combattre et à nous vaincre nous-mêmes*. »

Que pouvait redouter au monde un homme capable de s'élever à ces considérations? L'échafaudage des machinations hostiles lui servait de marchepied, et les propres traits du démon, retournés contre leur maître, d'armes victorieuses. Il devenait plus fort que toutes les attaques et s'élevait au-dessus de toutes les atteintes.

* Hilar., Ex var. op. Fragm., fol. 1365.

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