‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 19 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La plus cruelle des déconvenues attendait encore Hilaire à Constantinople. A peine y était- il arrivé, qu'il apprenait la lourde chute des évêques de Rimini. L'Occident, l'asile et le rempart de la foi de Nicée, venait de souscrire à l'erreur.

D'un autre côté, fatigué de débats et de querelles, l'empereur saisissait avec joie celte occasion d'en finir, et donnait ordre de faire contresigner à tout prix la formule hérétique que l'Occident venait d'admettre.

Ainsi donc la volonté perverse des hommes va tuer la foi. Encore quelques jours , et la pierre fondamentale de l'édifice chrétien va être

1 Soz., IV, 23. — Hilar., Fragm., fol. iSm, 1351.

arrachée; la Trinité va être universellement reniée, et l'Eglise, ce beau rêve de Jésus, s'effondrera, détruite par la main de ses propres enfants. L'absurde hérésie fleurit à l'ombre du sceptre impérial, les apostasies se multiplient, et le monde, suivant l'énergique expression de saint Jérôme, gémit déjà et s'étonne d'être arien. Nombre de catholiques n'osent plus croire à l'espérance.

Pour Hilaire , ce ne sont pas là les pensées qui le troublent. Le vieil évêque a trop de foi. Ni l'Église ni la vérité, il le sait, ne peuvent sombrer sans retour. Le grand édifice s'ébranle et paraît pencher quelquefois au sein des commotions politiques, comme nos maisons quand le sol tremble. Mais si nos demeures s'écroulent , lui , il reste éternellement debout par la vertu de sa constitution impérissable ^ C'est lui-même qui a dit cette belle parole: « La foi ne connaît aucun péril ^ » Ce qui trouble Hi-

1 Hoc Ecclesiee fondamentum est, hœc securitas œternilatis. (Hilar., De Trinit., I. VI, n. 37.)

2 Non enim habet fides periculum. (Hilar., De Trinit., 1. X, n. 67.)

laire, ce qui lui brise le cœur et l'émeut jusqu'aux larmes , ce n'est pas la peur de l'avenir, c'est la douloureuse perturbation de la société religieuse et le malheur des âmes.

Il était, depuis son arrivée dans la capitale de l'empire \ le témoin journalier des plus écœurants spectacles. Les évêques venus à Constantinople, constitué encore une fois en concile, s'anathématisaient et se déposaient les uns les autres. « Signez la formule de Rimini! — Jamais! » Quelle que fut leur nuance, semi-ariens comme Basile d'Ancyre, ou ariens à outrance comme Aetius, le bras séculier jetait les récalcitrants en exil. Macédonius de Constantinople ne fut pas plus épargné que les autres; il fut déposé et proscrit. On vit alors cette chose révoltante : des hérétiques partageant les épreuves des vrais confesseurs de la foi.

Le 27 janvier suivant, Eudoxe d'Antioche,

^ Aderat ibi tum Hilarius e Seleucia legatos secutus. (Sulpit, Sever.,1. II.) 2 Id., ibid., n. 2.

192 \]E DE SAhNT HILAIRE

en dépit des lois ecclésiastiques, était intronisé à la place de Macédonius en présence de soixante -douze évêques.

Quelques jours plus tard, le 15 février, eut lieu la dédicace de l'église fameuse connue dans l'histoire sous le nom de Sainte -Sophie. Ce devait être une fête splendide. La vanité de Constance s'était ingéniée à orner ce temple de toutes les splendeurs.

Dès l'aube, toute la ville courut au vaste édifice et le remplit des flots débordants de son peuple. Le cortège religieux arriva. Si déshonorés que fussent ces évêques, ils étaient beaux à voir néanmoins. La plupart étaient des vieillards, et un prestige s'attache toujours aux cheveux blancs. Hilaire les regardait passer, triste.

La cérémonie commença , et se poursuivit lentement. Soudain un frémissement se fait dans la foule. Tous les fronts se tournent du côté du trône patriarcal. Eudoxe, debout et souriant, attend le silence pour parler. Il parle. — Que dit-il donc? — Les auditeurs se regardent stupéfaits. Impiétés et blasphèmes

ruissellent de la bouche impudente du nouveau patriarche. Le peuple s'émeut, se mutine, et bientôt tout est désordre et tumulte dans la grande église.

C'en était trop : Hilaire n'y tint plus. Avant que les évêques quittassent Constantinople , il voulut tenter un suprême effort et venger, s'il était possible, solennellement la foi solennellement outragée. Interrompant l'histoire commencée des deux conciles de Rimini et de Séleucie*, il libella à la hâte une apologie orthodoxe ^ et demanda une audience à Constance. 11 l'obtint 3.

En présence de cette tête de l'univers , dont un regard troublait et déconcertait la plupart des évêques d'Orient, le proscrit gaulois ne trembla pas , lui. Il parla à l'empereur avec le respect qu'un chrétien doit à la puissance établie , mais aussi avec la dignité que se doit un véritable évêque.

1 Vita S. Hilar., apud Benedict., 75, 76. — Hilar., Fracjm.

2 Baron., V, Ann. chr. 360, n. 3, p. 2,

3 Sulpit, Sever., lib. II , n. 59. — l-^rtunat, Vita S. Hilar., n. 8. — Hieronym., in Colalorj., cap. c. — D. R. Ceillier, Hist.gén., IV, p. 56, 57.

Saturnin d'Arles, rauteur de son exil, se trouvait à Constantinople. Hilaire demande à être confronté avec lui et jugé. Il se plaint des formules nouvelles qu'on fait circulerparmi les peuples. Il redemande la foi de l'Évangile. Il en sera le champion, si Ton veut. Il proclame enfin comme l'expression de sa propre foi la foi de Nicée.

Voici, du reste, en partie ce libre et respectueux plaidoyer :

« Je ne l'ignore pas, pieux empereur, dit l'exilé, les causes que l'on porte au tribunal de l'opinion publique, graves ou futiles, n'ont généralement aux yeux de la multitude d'autre valeur que celle de leur avocat. Les doutes sont résolus, suivant qu'on aime l'homme ou qu'on le méprise. Pour moi, prince, sur le point de vous entretenir d'une question divine, je ne redoute en aucune façon cette vieille tendance. Pourquoi? Parce que je vous sais bon et religieux... Et puis, Dieu m'en donnant l'occasion, c'est pour moi un devoir de parler, et un devoir trop pressant pour que, au moment oià je viens traiter avec vous de

religion, je me laisse retenir par un scrupule d'indignité K

« Du reste,» ajoute-il (et il nous semble ici le voir se redresser, le visage éclairé par le triple rayon d'une fierté légitime, la fierté du pontife, de l'innocent et du fils des Gaules); « du reste, je suis évêque, en union avec toutes les Églises et tous les évêques de mon pays, et, tout banni que vous me voyez, je distribue encore chaque jour la communion à mon peuple par les mains de mes prêtres. Et si je suis banni, ce n'est pas pour crime : c'est le fait d'une faction. J'ai été dénoncé par des hommes impies. J'ai un témoin qui en vaut mille, Julien, mon maître et votre César ^ »

Mais il s'agit bien de questions personnelles. Il y a une question autrement grave et pressante.

« Ce qui m'alarme , poursuit le grand évêque, c'est le péril oîi se trouve le monde entier; c'est la faute que je commettrais si je n'osais parler ; c'est le jugement de Dieu ;

1 Hilar., Ad Constant. August., lib. II, n. 1.

c'est le souci de nos communes espérances , de notre commune vie, de notre commune immortalité, ce souci et le souci de toutes les âmes K.. j>

Lisez encore ces lignes d'une allure si digne et si franche :

« Reconnaissez-la donc enfin, cette foi que vous avez jadis, ô bon et pieux empereur, tant souhaité de connaître et que vous ne connaissez pas. Ceux à qui vous la demandez vous donnent leur formule, et non la formule de Dieu. Ils tournent dans un cercle éternel d'erreurs et de disputes. Ils auraient dû , dans le sentiment de l'humaine infirmité, ne pas tenter de reculer les bornes du mystère de la pensée divine, et, après les solennels serments du baptême prononcés au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ne pas chercher à bâtir des systèmes et à trouver des nouveautés curieuses. Mais il s'est rencontré des hommes qui, par présomption, par fatuité, par folie, s'attaquant à l'immuable symbole de la doc-

* Hilar., Ad Conslanl. Aiigust.,r\. 3.

Irine apostolique, l'ont interprété frauduleusement ou audacieusement dépassé... Si bien qu'au sens de quelques-uns le Père n'est plus Père, le Fils n'est plus Fils, le Saint-Esprit n'est plus Saint-Esprit. En quête de nouveautés, ils ne se sont pas mis en peine de conserver les vérités acquises, et leur foi est devenue la foi d'un siècle en cessant d'être la foi de l'Évangile...

« Ah! c'est un grand danger et c'est une terrible misère qu'il y ait, à l'heure présente, autant de symboles que de volontés, autant de doctrines différentes que de manières de voir, autant de blasphémateurs que d'hommes vicieux!... Comme il n'y a qu'un seul Dieu, qu'un seul Seigneur, qu'un seul baptême , il n'y a pareillement qu'une seule foi. La renionsnous? Quand, pour la remplacer, nous ferions cent formules, la foi a sombré K.. i>

Après avoir montré toutes les altérations qu'on a fait subir à la doctrine évangélique, les troubles incessants nés des querelles doc-

1 Milar., Ad Constant. August., n. 4.

trinales, et le chemin à prendre pour éviter de nouveaux orages, Hilaire termine et couronne son beau discours par celte sublime prière et cette éloquente exhortation :

« Je ne vous demande qu'une chose, prince, dans ce sincère entretien que votre bonté m'accorde : c'est qu'en présence du synode qui, maintenant encore, dogmatise sur la foi, vous daigniez m'entendre expliquer les pages des saints Evangiles. Je ne ferai que rapporter les paroles de mon maître, de ce Jésus- Christ dont je suis l'exilé et le pontife. On trouve quelquefois dans des vases d'argile d'inappréciables trésors, et ce qu'il y a de plus infirme est souvent ce qu'il y a de plus sacré. C'est par des pêcheurs ignorants que le monde a naguère connu son Dieu... Vous cherchez la vraie foi , empereur? Ne la demandez pas à des écrits qui n'existaient pas hier; demandez-la aux livres divins...

<r 11 ne s'agit pas ici d'une question philosophique, il s'agit de la doctrine de l'Evangile!...

« Ce n'est pas, d'ailleurs, de vous seul que j'implore une audience; c'est de l'Église tout

entière. Car la vraie foi, je la possède; je n'ai pas besoin d'interprète ; je la possède telle que je l'ai reçue, et je ne me permets pas de changer ce qui vient de Dieu^..

« Daignez donc entendre, je vous en supplie, ce que les évangélistes ont écrit sur le Sauveur, afin d'empêcher qu'on ne substitue aux paroles écrites des paroles qui ne le sont pas. Écoutez mon discours; élevez votre foi jusqu'à Dieu. Je n'ouvrirai la bouche que dans Fintérêt de la doctrine, de l'union et de l'éternité M...

Constance , circonvenu par les évêques hérétiques, ne voulut rien entendre. La vérité , malgré tant et de si généreux efforts, resta encore méconnue. La démarche d'Hilaire ne lui valut qu'une chose qu'il eût volontiers sacrifiée au salut général: la liberté. Gênés par ce surveillant incommode qui ne les quittait pas des yeux; craignant, d'autre part, les lumières de ce génie et les audaces de ce caractère,

1 Hilar., Ad Conslanl, August., n. 8.

- kl., ibid., n. 10.

lesprélats vainqueurs demandèrent eux-mêmes qu'on renvoyât dans ses Gaules , comme ils disaient, ce semeur de discorde et ce perturbateur de l'Orienta On ne leva pas la sentence de proscription^; on lui ordonna de partir. Ainsi l'intolérance des sectaires , après l'avoir arraché à son pays, l'y rejetait brutalement comme dans un nouvel exil.

1 Sulpit. Sever., lib. II. — Fortunat, Vita S.Hilar., lib. I , n. 8. — Apud Bened., 82.

2 Absque exsilii indulgenlia. (Sulpit. Sever., Hisl. ceci., lib. II, 39.)

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