CHAPITRE VIII
<r Quelque doux et paisibles qu'ils soient, disait un jour saint Grégoire de Nazianze en parlant de plusieurs grands évêques de cette époque glorieuse oîi nos récits nous font vivre, il y a cependant une chose qui les fait sortir de leur placidité et de leur douceur, c'est quand la vérité est trahie... Ils deviennent alors agressifs, redoutables, presque farouches. Ils sacrifieraient tout plutôt que de manquer à leur devoir ^ d
Certes, si jamais homme fut tolérant, ce fut Hilaire. On l'a vu par ses tentatives répétées de conciliation. Il poussa cette vertu , l'in-
1 Gregor. Nazianz., Orat. de S. Athanas.
dulgence, jusqu'à la longanimité, même jusqu'à cet excès généreux que les âmes médiocres et les petits esprits prennent pour de la faiblesse. Ne l'a-t-on pas accusé de compromettre, par sa condescendance \ la cause de la foi? Mais quand il vit, après son dernier échec, que toutes ses espérances étaient vaines, que tous ses efforts étaient inutiles, qu'il se heurtait, en s'adressant à Constance, contre une volonté pervertie et obstinément fixée dans l'erreur, il éprouva dans son âme ce frisson qui mettait la malédiction sur les lèvres des prophètes et le fouet vengeur dans les m.ains de Jésus-Christ. Plus de ménagements 1 II dénonce à l'Eglise tout entière ce prince qui n'est pas même baptisé et qui porte la main à l'encensoir, dérisoire docteur qui déclare que le Christ n'est pas Dieu, usurpateur des
1 Lucifer de Cagliari, un des plus âpres lutteurs de celte époque, avait, quelque temps après l'apparition du livre des Synodes, violemment incriminé certains passages de ce bel ouvrage. Le saint docteur répondit à toutes ses observations avec une modestie incomparable. Il ne nous reste que quelques fragments de cette apologie. { Apologedc. ad reprehens., fol. 1203-1208.)— Patrolog. latin., t. X, p. 545-548.
droits sacrés de l'Église, qui chasse brutalement de leurs sièges les évoques légitimes pour les remplacer par des intrus, oppresseur de consciences et bourreau de chrétiens. Jamais la parole épiscopale ne se montra plus audacieusement libre à l'égard d'un potentat. La dernière adresse d'Plilaire à Constance n'a plus ni le calme ni les formes respectueuses des deux premières. Dans un style d'une force extraordinaire comme le sentiment dont il est l'écho, abrupt, violenté, où la pensée sursaute comme une lave enveloppée de fumée et de flamme, c'est une réprimande énergique, c'est un acte d'accusation, c'est une protestation , c'est une menace , c'est un cri indigné , c'est une invective ardente. Tertullien n'a rien écrit de plus véhément dans ses diatribes les plus déchaînées.
« Il est temps de parler, écrit le vaillant évêque: le temps de se taire est passé ! Attendons l'avènement du Christ, puisque l'anléchrist a vaincu. Les mercenaires ont fui, c'est au pasteur d'élever la voix. Donnons notre sang pour nos brebis : les voleurs sont
dans le bercail, et le lion rugissant rôde alentour. Dussions-nous payer nos paroles du martyre , parlons , car l'ange de Satan s'est transfiguré en ange de lumière... Plaçons -nous hardiment, pour le nom du Christ, en face des juges et des puissances... Ne redoutons pas celui qui peut tuer le corps , mais redoutons celui qui peut précipiter l'âme et le corps dans la géhenne éternelle. Mourons avec le Christ, pour régner et revivre avec le Christ. Rester muet plus longtemps serait un signe de timidité et non une preuve de prudence : il n^y a pas moins de péril à se taire éternellement qu'à parler toujours K
<r Après mes longs jours de silence , on comprendra, si on y réfléchit, que ce n'est point l'amertume d'une injure encore récente qui le fait rompre, et que, si je parle aujourd'hui avec la liberté d'un chrétien, ce n'est aucune passion humaine qui m'y pousse. Je ne parle point sans réflexion , puisque je me suis tu si longtemps. Et j'ai eu quelque mc-
1 Hilar., Ad Conslanl. AuqusI., n. 1.
rite de modération à me taire , puisque je parle aujourd'liui ^
« Je m'adresse donc à toi , Dieu tout-puissant , Créateur de toutes choses , Père de notre unique Seigneur Jésus-Glirist. Que ne m'as-tu fait naître dans le temps où j'aurais pu te confesser, toi et ton Fils, devant les Néron et les Décius. Alors , par la miséricorde du Seigneur et Dieu votre Fils, Jésus-Christ, brûlé des feux de l'Esprit-Saint , je n'aurais pas redouté le chevalet, me souvenant qu'Isaïe a été scié par le milieu du corps; j'aurais affronté le brasier des bûchers en flammes, cette fournaise même , ô souvenir ! où les jeunes Hébreux chantaient. La croix, le brisement des jambes ne m'eussent point effrayé : c'est de la croix que le bon larron a passé dans le paradis ; j'aurais traversé sans crainte les abîmes et les tourbillons de l'Océan, sachant, par l'exemple de Paul et de Jonas , que la mer épargne les justes. C'eût été un bonheur pour moi de combattre contre des ennemis déclarés
* Hilar., Ad Conslanl. August., n. 3.
de ton nom , contre des persécuteurs avoués , capables d'employer la torture, le fer, le feu, pour me contraindre à renier ta loi. Nous aurions combattu , à visage découvert , contre des impies, contre des bourreaux, contre des égorgeurs. Et ton peuple, averti par cette persécution publique, nous aurait pris pour ses guides, et suivis dans la confession de ta foi^ € Mais nous combattons aujourd'hui contre un persécuteur hypocrite, contre un ennemi qui flatte , contre Constance , l'antéchrist. Le bourreau ne brise pas les os, il séduit par des festins ^ Il ne nous condamne pas pour nous faire naître à la vie , il nous enrichit pour nous conduire à la mort. Il ne nous plonge pas dans ces prisons où nous trouvons la vraie liberté, il nous prodigue dans son palais de ces honneurs qui rendent esclaves. Il ne déchire pas les flancs, il pervertit le cœur. Il ne décapite point avec le glaive, il tue l'âme avec de l'or. II ne nous menace pas du bûcher sur
1 Hilar., Ad Constant. Aiigust., n. 4.
* Non dorsa cedit, sed ventrem palpât. {Id., ibid., n. 5.)
les places publiques, il allume secrètement le feu de l'enfer. Il ne discute pas, il craindrait d'être confondu; il caresse pour régner. Il confesse le Christ pour le nier; il décrète l'unité pour détruire la paix ; il réprime l'hérésie pour qu'il n'y ait plus de chrétiens; il honore les prêtres pour qu'il n'y ait plus d'évêques; il bâtit des églises pour démolir la foi. Il n'a que ton nom sur les lèvres et fait tout , ô Dieu, pour que le monde ne croie plus à son éternelle paternité*.
« Qu'on ne m'accuse pas d'invective ni de mensonge : il est du devoir des ministres de la vérité de la proclamer tout entière *.
« Je te déclare donc, ô Constance, ce que j'aurais dit à Néron, ce que Dèce et Maximien auraient entendu de ma bouche : tu combats contre Dieu, tu outrages l'Eglise, tu persécutes les saints, tu exècres les prédicateurs de la vérité, tu anéantis la religion; tyran de la terre , tu déclares la guerre au ciel ! Tu as cela de commun avec les monstres d'autrefois.
1 Hilar., Ad Constant. Augusl., n. 5.
î Id., ibid., n. 6.
Vois ce qui t'appartient en propre. Tu mens à ton nom de chrétien , car tu es l'ennemi du Christ. Tu es un précurseur de l'antéchrist , car tu opères les mystères de ses machinations secrètes. Tu fais des professions de foi, et tu violes la foi. Tu n'es un docteur qu'aux yeux abusés des profanes ; tu distribues les évêchés à tes créatures : tu chasses les bons pour placer les méchants. Tes sicaires égorgent les prêtres du Seigneur; tes légions envahissent les églises; tu rassembles des synodes ; tu imposes à l'Occident l'erreur des Orientaux ; tu divises l'Orient par d'intestines discordes; tu stimules tes valets; les vieilles erreurs ne te suffisent plus, il t'en faut de nouvelles ^..
« 0 Néron, Dèce, Maximien, votre cruauté nous a mieux servis. Par vous , nous avons vaincu Satan. Par vous, le sang précieux des bienheureux martyrs a été partout recueilli; leurs ossements vénérables nous servent encore aujourd'hui de témoignages... Mais toi, ô le plus cruel des bourreaux , tu nous fais
1 Hilar., Ad Constant, August., n. 7.
plus de mal et avec moins d'excuse. A l'abri de ton nom de chrétien, tu donnes la mort en caressant; tu couvres ton impiété du voile de la religion. Faux prédicateur du Christ , tu éteins la foi du Christ. Tu ne laisses même pas à tes infortunées victimes cette suprême ressource de présenter à leur juge éternel les tourments et les cicatrices de leurs corps labourés par les lanières... 0 tyran, tu mesures les maux de la persécution de telle sorte, que tu enlèves à la faiblesse le motif du pardon , et à la résistance la gloire du martyre ^ !
« Tu accueilles les prêtres avec un baiser; c'est aussi avec un baiser que le Christ fut vendu. Tu courbes la tête sous leur bénédiction, et tu foules leur foi aux pieds. Tu les invites à tes festins, et tu en sors, comme Judas, pour trahir ton Maître... Tu as beau dissimuler, nous reconnaissons ta peau de brebis, ô loup cruel* ! j>
Hilaire raconte ensuite l'histoire de ce long
' Hilar., Ad Constant. August., n. 8.
* Id., ibid., n. 10.
règne d'hérésie et de tyrannie, ramasse toutes les turpitudes qui l'ont déshonoré : persécutions sanglantes , exils , palinodies théologiques, et jette tout à la face de l'homme qui est responsable de tout.
On sent frissonner dans ces pages une âme honnête et chrétienne, que le dégoût a remplie et qui en déborde. Il est âpre et sans merci, frappant en aveugle, comme un lutteur qui n'a plus rien à ménager, et parlant, comme disait saint Athanase , avec une fermeté d'apôtre et une assurance de prophète ^
Cependant, quelque emporté qu'il soit par les sentiments violents qui l'agitent , il sait rester dans les bornes de la justice. Il ne nie pas le pouvoir temporel de Constance , il ne prêche pas la révolte. 11 se contente de flétrir la conduite publique d'un prince dévoyé, afin de mettre les peuples en garde contre une erreur dont la séduction s'était accrue du prestige qui entoure le trône.
1 Patrol. graec, t. XXVI, col. 1184, et Patrol. lat., f. XII, col. 1040.
Il faut , du reste , que les gouvernements qui se permettent tout le sachent bien, la mansuétude évangélique a des bornes , elle aussi , et il est du devoir des évêques de ne pas tolérer ce qui est intolérable.
Hilaire lança son livre devant lui à l'adresse de ses confrères des Gaules; puis, profitant de sa liberté reconquise , secoua sur la grande ville, pleine de trouble, la poussière de ses pieds, et quitta cette malheureuse terre d'Orient , d'où la vérité était un jour partie et sur laquelle la vérité ne pouvait plus vivrez
1 Vita S. Hilar., apud Benedict., n. 81. — Baron., t. V, Ann. chr. 360, n. 14. — Till., t. Vil, p. 453. — De Broglie, II, I, ch. IV, p. 445. — Dom Ghamard, Orig. de l'Église de Poitiers, p. 232, etc.