‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 21 sur 56 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Quand on a pour patrie ce beau pays qui est le nôtre, on souffre cruellement de l'exil, et, quelque détaché qu'on soit des choses de ce monde, il est impossible de ne pas aspirer violemment à revoir cette terre natale où tant de douceurs nous attendent. Hilaire se hâtait donc ; son âme impatiente courait devant lui. Sa vieille et sainte épouse , Abra , Fenfant de sa jeunesse, qu'étaient devenus ces êtres chéris, ces deux portions de son cœur d'homme ? Et l'Eglise de Poitiers surtout , cette épouse pour laquelle il avait délaissé l'autre? Et tous ces enfants dont la religion l'avait rendu père ? Cinq ans d'absence , c'est bien long! Les volontés étaient -elles

restées droites , les consciences pures , les âmes chrétiennes? Pas de halte ! pas de repos! Il marche avec des forces que l'espérance et l'anxiété semblent rajeunir.

Martin, son disciple bien-aimé, informé par la rumeur publique qu'Hilaire revient en Occident, quitte l'île Gallinaria% où il est allé s'enfouir, et accourt à Rome. 11 veut le revoir, recevoir sa bénédiction, se joindre à lui. Il arrive trop tard. Hilaire a franchi les Alpes, et foule déjà cette chère terre des Gaules -.

Son retour était une véritable ovation : la patrie le recevait à bras ouverts, comme un fils glorieux qui revient du combat^. « Le retour de l'arche après qu'elle fut prise par les Philistins, dit un vieux panégyriste, ne donna

1 IsoleLla d'Alberga, rocher inculte des côtes de la Ligurie, dans le voisinage de la petite ville maritime nommée aujourd'hui Albuga.

2 Sulpit. Sever., De Vita B. Mart., c. iv. — Vie de saint Martin de Tours, imprimée à Tours, M.DC.XCIX. — Baron., t. V, Ann. chr. 360, n. 15.

3 Tune Hilarium de prœlio revertentem Galliarum Ecclesia complexa est. (Hieronym., Advers. Lucif., n. 19.)

pas plus de joie aux Israélites que celui de saint Hilaire aux François ^ » Une explosion d'universel enthousiasme éclatait à chaque pas sur sa route*. Évêques et peuples acclamaient unanimement le sage qui avait étonné l'Orient par sa science , l'écrivain illustre qui avait rempli le monde de ses écrits éloquents, le saint évêque surtout qui revenait vieilli, ridé, brisé, et portant dans son corps la marque des privations endurées pour la foi ; grandi et plus beau encore qu'à son départ, avec cette splendide auréole des longs malheurs qui vaut, aux yeux du peuple, l'auréole même du martyre ^.

L'Église des Gaules offrait à l'heureux proscrit un spectacle consolant et rafraîchissant, après tout ce que l'Orient venait de lui faire

' Panégyrique de saint Hilaire, docteur et évêque de Poitiers, prononcé par M. l'abbé Bastide, prédicateur du Roy, dans l'église paroissiale de Saint-Hilaire-du-Mont , le 13 janvier 1703.

2 Vita S. Hilar., apud Benedict., n. 83.

3 Martyrii decus

Supplet continuus labor.

( Brev. monast., 14jan, Hymn. MatulinO

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voir et subir ^ Sans doute l'arianisme avait aussi passé par là. Mais ses ravages n'avaient pas pris, comme en Orient, la proportion d'un désastre. Là-bas , c'était le grand déluge , envahisseur et dévastateur ; ce n'étaient ici que des inondations partielles et toutes locales , encore étaient-elles rares. Quelques évêques avaient faibli , quelques fidèles avaient succombé. Faibles pertes. Le grand nombre

1 II Un chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers, qui a composé, au commencement du xii« siècle, une Vie inédile de son saint patron (F. lat., Biblioth. nat., n" 5316), raconte que, dans un pèlerinage qu'il fit à Saint-Nicolas-de-Bari, dans la Fouille, lui et ses compagnons de voyage, s'étant écartés un dimanche de la voie publique, se trouvèrent en présence d'une église sous le vocable de saint Hilaire, mais toute délabrée et habitée par un vieillard et sa femme. Comme les voyageurs, étonnés d'apprendre que ce sanctuaire était sous le patronage du saint évùque de Poitiers, demandaient quelle pouvait en être l'origine, les deux vieillards répondirent que saint Hilaire, revenant d'exil, y avait passé la nuit dans une masure sans toit. Celle masure était un vieux sépulcre en ruines , car ce lieu était primitivement un cimetière. Or le lendemain, par les prières de saint Hilaire, une fontaine jaillit du sépulcre, et les peuples des environs élevèrent une église en l'honneur du bienheureux, laissant le sarcophage au milieu comme témoin du miracle. L'auteur ajoute que lui et ses compagnons virent, en effet, un sépulcre au milieu de l'église. i> (Dom Chamard, Orig. de l'Église de Poilicrs, ch. xi, p. 242, note I,)

haïssait rhérésie , et Ton pouvait dire des Gaules chrétiennes qu'elles étaient restées orthodoxes.

Les efforts vaillants dont ce pays va êlre le théâtre, les merveilles qui vont éclore pendant de longues années sur son sol , vont faire entrer encore plus profondément dans son cœur les racines de la foi. Et c'est à Hilaire, à ses disciples et à ses successeurs, à ces vieux pionniers de l'œuvre évangélique, qu'il faudra faire remonter la gloire des généreux élans de foi qu'il conservera pendant des siècles. La terre où passent les saints est bénie, et la trace qu'ils y laissent est féconde.

Hilaire revint donc s'asseoir sur son trône épiscopal.

Quand elle le revit enfin au milieu d'elle, rÉglise de Poitiers, veuve pendant cinq ans, entra dans une allégresse telle qu'on ne la peut décrire. A peine peut-on se l'imaginer. Les cris , les chants , les larmes , tout ce qui monte et s'échappe du cœur d'un peuple, quand la joie l'emplit tellement d'allégresse, qu'il

en déborde, saluèrent son retour inespérée Joie bruyante et presque folle, dont l'humilité du saint pouvait souffrir , mais dont , à coup sûr, l'âme de l'apôtre se réjouissait grandement. Elle témoignait de l'ardent amour qu'on gardait à sa cause. Qu'importe qu'Hilaire soit acclamé, pourvu que Dieu triomphe. Il y avait dans cette foule deux âmes dont le bonheur était plus calme , mûries qu'elles étaient au feu du même amour et des mêmes épreuves. Hilaire revit Abra et sa mère, l'une belle et pure comme une vierge, l'autre austère et sainte comme une veuve de la primitive Église. Quoique les liens charnels fussent dès longtemps distendus , ce fut néanmoins pour les trois âmes un beau jour. Le surnaturel ne tue pas la nature, et il n'y a pas un homme à qui la vue de son sang ne fasse éprouver un tressaillement heureux. Abra avait suivi les conseils de son père, elle s'était consacrée tout entière à Jésus- Christ. Sa mère avait stimulé, par son exemple,

1 Fortunat., VitaS. Hilar. ,lih. I,n. 11. — Apud Benedict., n. 86.

son ardeur déjà vive, et elles s'étaient élevées toutes deux , d'un même vol , vers les hauteurs radieuses de la perfection chrétienne et de l'incorruptible amour. Hilaire retournera souvent dans cette demeure sénatoriale^ dont sa femme et sa fille ont fait un monastère. Il ira s'entretenir avec elles de leurs éternelles espérances, et l'impulsion qu'il leur donnera sera telle, qu'il n'y aura plus que la mort pour les faire monter plus haut.

Une autre joie vint s'ajouter à tant de consolations. L'émotion douce causée dans Poitiers et dans tout le diocèse par le retour du saint évêque n'était pas encore apaisée, Hilaire lui-même croyait rêver encore, quand Martin , le fidèle disciple , vint frapper aux portes du palais épiscopal *.

Une fois sorti de l'île abrupte , aride et infestée de reptiles où il était allé chercher

' La future collégiale de Saint-Hilaire-de-la-Celle, aujourd'hui occupée parle couvent des Carmélites. (Dom Chamard, Orig. de l'Église de Poitiers, p. 367.)

- Sulpit. Sever., Vita S. Marlini. — S. Hilar., apud Benedict. , 84-86. — Dom Chamard, Saint Martin, eh. vi. p. 34.

la solitude, après avoir dil un nouvel adieu à son pays natal , l'austère jeune homme n'y était pas retourné. La vie érémitique avait pourtant pour lui toujours les mêmes irrésistibles attraits. Mais l'affection tendre qu'il portait à son vieux maître, l'obéissance qu'il lui avait vouée , les promesses qu'il lui avait faites jadis dans les larmes de la séparation, tous ces souvenirs l'emportèrent dans son cœur sur le charme de la retraite. Ne l'ayant pas trouvé à Rome , il s'était élancé sur ses traces, et il arrivait à pied , le visage émacié par ses longues pénitences et le corps épuisé par la marche. ]\Iais qu'est-ce que les fatigues du corps, quand l'âme est dans la joie? — Ce qu'ils se dirent, après tant d'années de luttes gigantesques d'un côté, de continuelles tribulations de l'autre, de dures épreuves des deux parts', cela se devine, mais cela ne s'exprime pas.

Quoi qu'il en soit, ces deux grands ouvriers de Dieu se remirent à l'œuvre et recommencèrent pour lin temps cette belle vie de prière et d'action qu'ils avaient menée ensemble

autrefois. Heureux tous les deux : Hilaire, d'avoir retrouvé son bâton de vieillesse ; Martin , d'avoir retrouvé le guide et l'appui de ses premiers efforts. Au fond , tous deux également humbles , ils s'admiraient profondément l'un l'autre. Le jeune homme regardait le vieillard ; le vieillard regardait le jeune homme. Et cette admiration réciproque les animait l'un et l'autre aux vertus héroïques. Ils étaient comme deux aigles qui s'encouragent mutuellement à monter vers le soleil. Ils avaient dès longtemps dépassé les sommets vulgaires : ils allaient atteindre bientôt à ces hautes régions où l'âme participe à la puissance même de Dieu.

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