‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 22 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A peine arrivé, entraîné par son zèle, Hilaire se remit à parcourir son vaste diocèse. Il revit ces misérables villages où il avait luimême semé la bonne nouvelle, dans les paisibles années qui avaient précédé son exil. Il s'enfonça dans les forêts profondes, jusqu'aux rivages de l'Océan. La foi s'était conservée partout. La foi est comme le bon grain : le laboureur et l'apôtre jettent la semence, et c'est Dieu qui se charge de la faire accroître. Il y eut cependant, dans cette visite du grand évêque, un immense profit pour les âmes. Hilaire ranima aux flammes de son cœur bien des ardeurs éteintes ou alanguies. Sa parole hardie, chaude, énergique, d'une éloquence

suprême bien qu'elle fût parfois obscure à force d'être profonde, convenait à merveille à ces populations primitives. Elle s'imposait à elles comme une domination. Elle les éblouissait, comme le soleil, de ses larges rayons ^ Les païens eux-mêmes n'y pouvaient résister : elle les subjuguait, elle les ravissait, les arrachait à leurs idoles et les traînait, palpitants et vaincus, au pied des autels du vrai Dieu. Et puis il y avait autour de ce front vénérable tant d'auréoles, dans ces yeux et sur ces lèvres tant de douceurs, dans ce vieux cœur tant de bonté visiblement expansive ! Il n'est pas de royauté au monde comparable à celle qu'exercent autour d'elles les âmes fortes et douces. La tendresse de la force a un charme divin. Tel que l'histoire nous le révèle, Hilaire devait être irrésistible.

A l'ascendant du caractère, l'évêque de Poitiers en joignait un autre dont la source

1 Inclytus ille quibus vere amplus Hilarius oris Et salus et silus est, ore tonante loquax : Sol radio, hic verbo, genit alia lumina fundit, Montibiis ille dieni, mentibus iste fidem.

( Fortunat., lib. VI, Carm.vu.)

est plus haut encore et qui n'est donné qu'aux grands saints : il y avait en lui un thaumaturge sublime, et le peuple le savait.

Il était un jour sur les rives de la Sèvre, dans un village non loin de l'endroit où elle se jette dans l'Océan. La foule était accourue à sa rencontre. Quelques hommes s'approchèrent de lui. « Père, lui dirent-ils, nous sommes affligés en ce pays d'un bien redoutable fléau. î Hilaire les regarda avec un afl'ectueux intérêt. Ils ajoutèrent en montrant du doigt, au large, une île à l'aspect désolé: « L'Ile * que vous voyez là-bas regorge de serpents énormes, vraiment monstrueux. Ils y pullulent. Dieu seul en connaît le nombre. Malheur à l'esquif que le vent pousse contre ces rochers noirs! les matelots sont sûrs d'être la proie des hideux reptiles. Plusieurs y sont allés : aucun n'est revenu. Aussi n'est-il pas un seul homme qui s'aventure de ce côté. Si près que soit

' Dom Chamard {Oriçj. de l'Eglise de Poitiers , p. 391) place celte île à l'extrémité du bas Poitou, à la pointe de l'Aiguillon, non loin de Saint-Michel-en-l'Herm. Elle se serait, depuis saint Hilaire, jointe au continent.

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cette île, l'Afrique, semble-t-il, est moins loin 1 »

La foule, avec des signes d'effroi, renchérissait encore, et l'on saisissait dans son vague murmure d'étranges et lugubres récits.

Hilaire sentit frissonner en lui la puissance de Dieu. Sûr d'une victoire éclatante , il descendit dans une barque et se dirigea vers l'île inabordable.

Pâles, immobiles de stupeur, les riverains regardaient courir sur les flots la voile de l'audacieux évêque.

Quand il fut arrivé, Hilaire fit le signe de la croix et mit, sans trembler, le pied sur le sol terrible. Une multitude de reptiles immondes en couvraient, en effet, la surface. Ils dormaient enroulés aux branches des maigres buissons , étalés sur le rocher nu , au soleil ; ils couraient, ils s'enlaçaient, ils se tordaient, dardant leurs petits yeux rouges avec des sifflements aigus *.

1 Ascendit in insulam; eo viso, serpentes in fugam conversi sunt, non tolérantes ejus aspectum. (Brev. d'Anne de Prye, VIKal. jul.)

L'homme de Dieu fait un pas : les monstres reculent ; un autre , et les voilà tous en fuite. Ils glissent avec un fracas d'écaillés sur les pierres, dans les taillis, saisis de peur comme si la flamme les harcelait. Leur vainqueur les poursuit ; enfin il les cerne dans un coin extrême de l'île. Là, plantant son bâton en terre, il dit aux serpents: « C'est ici la limite de votre territoire. Le terrain où vous êtes est à vous ; vous pouvez y prendre vos ébats. Tout le reste vous est interdit, d Puis il se retira , reprit sa barque et revint au rivage. 11 avait, dit naïvement un vieil auteur, agrandi devant les hommes la surface de la terre habitable.

Son retour était déjà un miracle. Les jours suivants montrèrent qu'il en avait fait un autre. Car jamais depuis les serpents * de

1 L'atlribut iconographique de saint Hilaire est le serpent. 11 y a à Saint-Jean-de-Lalran, à Rome, une chapelle dédiée à saint Hilaire. C'est la première du bas côté gauche. Une fresque y représente l'illustre confesseur chassant les serpents de rîle infestée. Vêtu pontiQcalemeut, la chape sur les épaules et la mitre en tète, il les poursuit et les force à se jeter dans la mer. Cette fresque est du Borgognone.

l'île de la Dive n'ont franchi leur frontière '.

C'est vers celle époque que, s'il faut en croire la tradition, saint Hilaire et saint Just firent ensemble un voyage à Limoges et à Périgueux.

On raconte qu'un jour un loup se présenta tout à coup sur le chemin des saints voyageurs. Il sauta sur l'humble monture de l'évêque et l'entraîna sous la fouillée, au milieu des bois. Hilaire fut obligé de marcher à pied. Mais, le lendemain, la bête fauve ramena l'âne à son maître. L'âne était sain et sauf, et le loup, courbant devant le bienheureux pontife sa tête aux yeux ardents, sembla lui demander grâce.

Un autre jour, passant près d'un village nommé Annissionis, ils furent insultés par une troupe d'idolâtres. On les couvrait d'injures grossières, et l'on semblait prêta les rouer de coups. Hilaire ne s'effraya pas : il se mit à leur prêcher l'Evangile. Comme il parlait, une source d'eau vive jaillit tout à coup à ses

1 Fortunat., Vita S. Ililar., lib. I, n. 10. — Brev. propr. Pict., vi« Lect. Matut., 13 jan. — Till., t. VII, p. 752.

pieds. Les idolâtres, émerveillés, se prosternèrent tous devant l'apôtre en lui demandant le baptême. Hilaireles instruisit, les baptisa avec l'eau de la source miraculeuse et poursuivit sa route ^

Les deux voyageurs, leur mission accomplie, revinrent à Poitiers, laissant partout où ils avaient passé d'impérissables souvenirs.

Hilaire, à son retour, forma un grand projet.

Martin, le plus cher de ses disciples, si heureux qu'il fût d'être auprès de son maître, n'éprouvait pas cependant en lui-même ce calme des natures définitivement fixées et pleinement satisfaites. Il avait toujours au fond de l'âme quelque chose de triste, toujours sur le front quelque chose d'inquiet. Agitée, ballottée, frissonnante, comme un navire loin du port, on eût dit que cette vie déjà avancée n'avait pas encore atteint son vrai but ni trouvé sa

1 D. Chamard, Origines de l'Église de Poitiers, ch. xvii, p. 407. — Ce fait a dû se passer au petit bourg de Saiul- Hiiaire-de-Lastours, tout près de Vexon, qui est, ce semble, l'ancien Anissionis.

vraie place. C'est qu'au sein de cette courépiscopale, sous la direction d'un pontife qui était un saint , et entouré d'amis formés comme lui aux grandes vertus, Martin se regardait néanmoins comme un étranger. 11 y avait trop de préoccupations, trop de bruit et de mouvement autour de lui. Son instinct de contemplatif appelait une retraite plus silencieuse et plus profonde. Prier, aimer sans distraction, laisser couler son cœur vers Dieu d'un flot paisible et continu, c'étaient ce rêve et ce désir qui le tourmentaient. Le vent des solitudes, tombant sur lui à toute heure, ridait perpétuellement, sans en troubler le fond, la surface de son âme.

Hilaire connaissait ce pénible état par les révélations de son disciple et par cette sorte de divination infaillible que Dieu donne souvent à ceux qu'il charge de diriger ses élus.

Il possédait, non loin de sa ville épiscopale, une terre et une ferme qu'il tenait de sa famille à titre héréditaire ^ C'était dans une

1 D. Chamard, Sainl Martin, ch. v, p. 35. — M. le chanoine Aubert, Hist. gén. du Poitou, liv. III, p. 203 et 2'j2.

vallée profondément recueillie, circonscrite d'un côté par des collines couvertes de forêts épaisses, et de Tautre par une rivière au cours tranquille *. 11 en parla à Martin et lui offrit ce terrain prédestiné. Martin embrassa l'idée avec une indicible joie. Il allait donc enfin le réaliser, ce rêve obsédant de toute sa vie. Il allait être moine. Dieu, d'autre part, le comblait de prévenances délicates. Sa solitude ne serait pas la séparation complète. L'endroit choisi était assez loin de la ville pour qu'il fût à l'abri de ses agitations, et assez près pour qu'il fût permis à l'évêque d'y venir souvent voir son fils et lui donner les conseils de sa haute sagesse. Tout fut ainsi réglé. Et quelque temps après nous trouvons Martin installé avec quelques compagnons sous les huttes du Ligugé ^ primitif.

1 La petite rivière du Clain.

2 Le nom de Locotegiaco ou Locoleiaco , cVoà le mot français de Légugé ou Ligugé (en celtique : lieu de petites cabanes), semble lui avoir été donné pour exprimer la physionomie que lui imprimèrent saint Martin et ses premiers disciples. ( Dom Chamard, Saint Martin, ch. v, p. 35, note 2.) — Mém. de la Soc. des antiq. de l'Ouest, 1839, p. 77.

Ainsi se forma, sous les auspices de notre grand et saint évêque, cette thébaïde de l'Occident, berceau fameux de la vie cénobitique dans les Gaules. Martin a enfin trouvé la paix, tourment d'une âme éternellement inassouvie loin du cloître. « Là commence cette vie de prière, de psalmodie, dejeijne, de pénitence, de travail manuel, de transcription des livres sacrés dont Sulpice Sévère a si bien raconté les moindres détails. Là éclate cette première ferveur qui fait de la vie du désert une sorte de conversation angélique. Martin préside à tout, en même temps qu'Hilaire demeure l'oracle de Martin. Le vieil athlète se plaît à venir respirer l'air de la sainte solitude, à constater de ses yeux le progrès de la grande institution après laquelle il avait si longtemps soupiré. 11 aime à vivre de la vie de ces pieux cénobites, et, durant ces trop heureux instants de cohabitation, il se fait une joie d'accomplir leur règle, d'imiter leur pénitence, de s'associer à leurs exercices, de se mêler à leurs chants et à leurs prières ; le lien qui l'enchaîne à cet asile est si doux, qu'il lui arrive de ne le

rompre qu'au matin même des solennités qui le rappellent à son Église *. d

Voici un récit charmant qui montrera, mieux que toutes les réflexions, l'intimité sacrée de ces deux vies.

Un jour, Hilaire vint à Ligugé, selon sa coutume, auprès de Martin et des serviteurs de Dieu qui militaient sous sa conduite.

Il venait chercher là quelques consolations spirituelles et offrir avec ses amis le sacrifice de l'Agneau sans tache.

Après de longs et suaves entretiens, les laissant tous rassasiés du pain de la doctrine céleste, le pontife reprit le chemin de Poitiers.

Saint Martin, par déférence pour son maître et son hôte, l'accompagna jusqu'à la ville. Ils y arrivèrent à l'heure fixée pour les divins mystères.

Comme le temps pressait, Hilaire s'enquit aussitôt si rien ne manquait pour la confection de l'oblation divine.

1 Usr Pie, Œuvrjs:, t. 11, p. G'i.

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Tout était prêt, excepté le livre appelé Sccramentaire , recueil des prières les plus sacrées de la liturgie.

Il avait été oublié à Ligugé, par mégarde.

Le pontife, troublé par cette réponse, jeta sur Martin , à genoux à l'autel , un regard sévère et accusateur.

Martin, tout ému à son tour, cherche avec anxiété quelqu'un qui puisse apporter, si impossible que ce fût, le livre réclamé par Hilaire.

Un ange se présente tout à coup sous le vestibule de l'église, lui remet en souriant le volume tant désiré, prend son vol et disparaît.

Hilaire apprit de la bouche même de son disciple comment le Ciel était intervenu pour la consolation de son serviteur.

Et à partir de ce jour il eut pour Martin , non plus la tendresse d'un père, mais la vénération que mérite une âme élevée aux plus sublimes communications de Dieu ^

1 Guib. Gemb. — Dom Chamard, Saint Martin, ch. v, p. 39.

On peut dire d'Hilaire, à partir de la fondation de Ligugé, que, lui aussi, il est moine et qu'il unit, comme plus tard son glorieux disciple ^ élevé sur le siège de Tours, la dignité épiscopale à la vie réglée et sainte du religieux. L'amour divin, grandi et exalté dans la solitude, faisait à ce vieux lutteur une nouvelle jeunesse et trempait son âme pour de nouveaux combats ^.

1 Pontificalis apex, praeclarus in orbe sacerdos Virlutum meritis Martinus maximus auctor.

( Inscriptions mélriques d'Alcuin, par l'abbé Alfred Lorgeault.p. 34.) - Ita implebat episcopi dignitatem, ut non tamen propositum monachi virtutemque desereret. (ëulpit. Sever., Vila B. Martini, c. vu.)

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