‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 28 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Hilaire était un de ces hommes élus dont parle Bossuet, « qui portent plus visiblement sur leur front la marque du Dieu vivant', » et qui, nés pour le posséder un jour, ont reçu de lui le droit <r de commander à toutes les nations ^ >.

Nous le savons déjà. Le grand saint nous en a donné une preuve éclatante , lorsque nous l'avons vu chasser devant lui les monstrueux reptiles de Tîle de la Dive. On trouverait nombre de miracles semblables et plus prodigieux encore en interrogeant la tradition. Nous n'en

1 Serra, pour la fête de tous les Saints. (Vives, t. VIII, p. 23.) « Id., ibid.

30 'i VIE DE SAINT HILAIRE

citerons que trois, ceux-là appuyés sur des autorités plus graves.

« La sainteté exerce son empire et marque son empreinte sur toute la nature, pour la gloire de Dieu et pour le bien de l'homme; mais le sujet privilégié de ses salutaires influences, c'est l'homme même, l'homme dans son corps et dans son âme. »

Les faits suivants confirment celte réflexion d'un savant auteur mystique ^

Un jour, c'était dans les premières années de son retour à Poitiers, Hilaire s'en allait par les rues de sa ville épiscopale , faisant la visite de ses églises. Une foule nombreuse l'entourait et le suivait. Tout à coup une femme sort d'une maison voisine , fend la foule et vient tomber aux pieds de l'évêque. Elle portait un petit enfant dans ses bras et pleurait à chaudes larmes. Les sanglots qui sortaient de sa poitrine la secouaient et l'étouff aient.

. ^ J. Ribet, la Mystique dioiyie, distinguée des contrefaçons diaboliques et des analogies humaines, t. II, ch. xxxiii, p. 630.

Une douleur si déchirante ne pouvait être que la douleur d'une mère. Hilaire la calma doucement et l'invita ensuite à s'expliquer.

<r J'avais un fils, dit-elle, il vient de mourir, et de mourir sans baptême. Ayez pitié de moi 1 II a perdu tout d'un même coup : la lumière du jour et le bonheur éternel*. »

Et la pauvre mère se reprit à pleurer.

« Martin, le moine-, a naguère ressuscité un catéchumène"^; ce que voire disciple a fait, ne pouvez-vous le faire? Ah ! rendez-moi mon enfant, je vous en supplie, ou faites au moins qu'il revive assez pour être lavé par l'eau sainte ! d

En même temps elle découvrait la figure pâle du pauvre petit être. Hilaire, à cette vue,

> Pro infante, duplici morte damuato , mater cum lacrymis... (Brév. d'Anne de Prye, 13jan.)

2 Martin avait, en efTet, quelque temps auparavant, ressuscité à Ligugé un jeune homme mort subitement avant qu'on eût eu le temps de lui administrer le baptême. (Sulpit. Sever., Vila S. Martini, n. 7.) Une chapelle fut bâtie sur l'emplacement de la cellule du catéchumène. Elle existe encore, naguère restaurée, et rappelant, par un de ses vitraux, ce mémorable prodige. (Chanoine Aubert, Hisl. gén. du Poitou, liv. III, p. 2)J)

devant tant de foi mêlée de tant de douleur, tressaillit comme jadis son Maître devant le tombeau de Lazare. Il se jette à genoux.

La prière était son arme accoutumée à ces heures solennelles.

Cependant la foule s'était approchée. Elle attendait, respectueuse et muette, l'issue de cette scène poignante.

Hilaire , toujours à genoux , priait toujours.

Tout à coup Tenfant ouvre ses petits yeux, agite ses petites mains et pousse un faible cri. Hilaire se relève. La mort et le démon avaient été vaincus du même coup : l'enfant revivait ^

* Forlunàt, lib. I, ii. 12, 13. — Vita S. Uilarii ex ipsius script., n. 87. — Longtemps un monument de sculpture élevé sur l'endroit même de celte résurrection y fut perpétué par la dévotion reconnaissante de la cité. A mesure que le temps ou les accidents usaient la pierre, elle était renouvelée afin que la mémoire du miracle ne disparût point. Sa dernière reproduction est du XV» siècle, et s'etTaçait de plus en plus. C'est sous ce prétexte qu'au lieu d'en renouveler le travail on a cru devoir tout récemment en enlever les dernières tracer. — M. le chanoine Aubert, Hist. gén. du Poitou, 1885, t. III , p. 210, — Cf., ibid., 244, note 47.

Le cordinal de Sourdis, archevêque do Bordeaux, pcssi-

Un autre jour, l'évêque de Poitiers vit venir vers lui sa fille bien -aimée. Il la reconnut à peine. Abra portait sur son jeune et gracieux visage les signes visibles d'une profonde tristesse. Leurs yeux se rencontrèrent : Hilaire devina que la vierge avait pleuré.

« Qu'avez-vous donc , mon enfant? » dit le vieillard, ému jusqu'au fond de l'âme.

Abra rougit. Puis, élevant la voix : « Mon père, dit -elle, je voudrais mourir!... Mes amours ne sont pas sur la terre. Quand donc rejoindrai-je Celui à qui je me suis donnée, l'époux éternel qui m'attend là-haut? »

Ils se dirent adieu.

Rentré dans son palais épiscopal, Hilaire se jeta à genoux et se mit à prier. Pendant qu'il priait, de grosses larmes roulaient sur ses joues, et des sanglots s'échappaient de sa poitrine. On l'entendait murmurer : « Seigneur, enlevez- la sans douleur, enlevez- la dans la

dait dans sa collection un tableau de prix signalé par Golnitz (Ulysses Belgico-Gallicus, 1631), représentant saint Hilaire au moment où il ressuscite un mort. (Bonaffé, Diclion. des amateurs français, p. 295.)

candeur immaculée d'une âme sur laquelle le monde n'a pas eu de prise ! »

Il resta ainsi longuement , absorbé dans l'ardeur de ses supplications.

A la fin, quelqu'un s'approcha de lui.

« Qu'y a-t-il?

— Abra , votre fille , vient de rendre le dernier soupir. »

C'était vrai. L'impatiente amante de Jésus- Christ s'était éteinte doucement , ou plutôt elle avait, sans effort, ouvert son aile et pris son vol vers le ciel comme une colombe ^

1 Parmi les merveilles dont se compose le musée eucharistique de Paray-le-Monial, musée fondé, organisé, dirigé par les soins et les ressources du comte de Sarachaga, se trouve un tableau représentant saint Hilaire assistant et communiant une personne qui meurt dans une extase d'amour. 11 s'agit évidemment de sainte Abre, Voici du reste la curieuse légende qui semble avoir inspiré l'artiste : « Sainct Hilaire, évesque de Poictiers, voyant une fille grandement pieuse et dévote, lui promit de la marier à un espoux plus splendide que le soleil, et plus puissant que tous les rois de la terre. Comme elle l'imporlunoit de luy faire voir cet Espoux, duquel sans l'avoir veu il l'avoit rendue tant amoureuse, il l'invite un jour à sa messe, et la communiant dict que c'étoit là Jésus, son Espoux, qu'il luy avoit promis. Lors elle, le recevant d'une dévotion extrême, unit si étroitement son âme à ce saint Espoux, qu'elle s'envola dans les cieux, et fut ouïe une voix

Le vieil évèque se releva le visage rayonnant d'une joie incompréhensible. Tout à l'heure il pleurait, il souriait maintenant : quel est donc ce mystère?

C'est que cette mort désirée et bénie avait fait précisément l'objet de sa prière; son cœur de père était sans doute atteint et meurtri , mais son cœur de chrétien tressaillait d'une allégresse inconnue à la nature. « Elle est morte, se disait-il, donc elle est sauvée! »

Une seule chose rattachait à l'existence la vieille mère d'Abra : la présence de sa fille. Souffrir ensemble , espérer ensemble , prier ensemble , tout le bonheur possible pour elle en ce monde était là. Quand Abra fut partie, le désir de la rejoindre s'empara d'elle , et elle voulut partir à son tour.

« Priez aussi pour moi, dit-elle à Hilaire;

angélique disant : « La gloire soit à Dieu dedans les très <' hauts lieux. Viens, l'espouse de Jésus, et reçois la couronne <i que le Seigneur t'a préparée de toute éternité. » (Pinelli, Exercilio Primo.) — Y. Miracle dclx, de Corbin, dans ses Panégyriques du très sainct Sacremenl de l'autel; à PariSj chez Siméon Piget, rue Sainct- Jacques, à la Prudence, M.DC.LIX, in-4», 592 pages.

je veux m'en aller aussi au céleste royaume , et jouir avec votre fille de l'incomparable béatitude ! »

Hilairepria, et Dieu, renouvelant le miracle, la vénérable sainte alla retrouver là-haut la pure et belle épouse du Christ, Abra son enfant. Hilaire resta seul dans le monde. Mais à partir de ces jours à la fois triomphants et funèbres, la moitié de son âme fut au ciel.

Si singulière que cette double histoire ait paru à plusieurs, quand on connaît l'évêque de Poitiers, elle semble moins invraisemblable. Il avait assez de foi et de grandeur d'âme pour faire de pareilles prières, et il était assez saint pour être exaucé.

Les deux saintes femmes , ensevelies de ses mains, furent couchées côte à côte ^ dans l'oratoire qu'il avait bâti lui-même à son retour de Phrygie , pour être son propre sépulcre, et qu'il avait dédié aux bienheureux martyrs Jean et Paul ^.

1 Le tombeau de marbre blanc que l'on peut voir à Saint- Hilaire-le- Grand est celui de sainte Abre.

2 Saint Hilaire, passant par Rome à son retour de l'exil,

A quelque temps de là, la sainte recluse de Comblé, Florence la Phrygienne, s'envola à son tour vers les demeures heureuses. « Après avoir soutenu , avec un courage au-dessus des forces humaines, des combats et des épreuves dignes d'un athlète du Christ, elle alla au ciel cueillir les lauriers que méritaient ses victoires. Saint Hilaire, encore vivant, mais sur le point lui-même d'aller ceindre la couronne immortelle , vint fermer les yeux à cette héroïque jeune fille de vingt-cinq ans à peine. Il l'enterra dans le lieu même qu'elle avait sanctifié par sa pénitence*.

Ainsi la mort, appelée ou non, arrachait au cœur du grand évèque la plus aimée d'entre ses ouailles. Comme ce chêne vivant dont parle le poète, il regardait ses branches tomber autour de lui.

sa dévotion se porta sur les deux saints martyrs Jean et Paul, qui venaient d'être mis à mort par Julien l'Apostat. Il en rapporta des reliques et fit construire, dans le cimetière de son église, un oratoire en leur honneur. C'est là qu'il fit inhumer les restes de sa fille et de sa femme. A sa mort, on y transporta son corps, et l'église fut placée sous son vocable.

1 Bréviaire de la fin du xiii» siècle. (Biblioth. nat., F. lat. 1033.)

Mais la séparation ne devait pas être de longue durée. Il n'allait pas tarder à laisser, lui aussi, sa dépouille à la terre et à jeter son âme entre les bras de Dieu, dans cette éternité où, vieux lutteur lassé des luttes du temps , il espérait jouir bientôt « de ce repos qui ne connaît ni trêve, ni fm, ni peines dans sa durée divinement immuable^ ».

1 Otium est juge , perpetuum , molestia carens quod in statu suo maneat. (Hilar., Tract, in XIV Psalm., p. 62.)

Page 1