CHAPITRE VU
Dieu accorde souvent une fin tranquille à ces grands soldats de sa cause auxquels il n'a pas laissé, au cours d'une longue vie, un seul instant de repos. Lancés au milieu d'événements qui les entraînent , ils entendent perpétuellement retentir à leurs oreilles la voix des âmes menacées : « Au secours !» — et la voix impérieuse du devoir : « Tu ne dois pas l'arrêter , marche * ! » Et ils marchent. Mais quand leur corps se courbe, épuisé sous le double fardeau des épreuves et des années, ils retrouvent alors tout à coup un jour, dans l'universel apaisement de tout ce qui les envi-
» Hilar., Tract. CXXVI in Psalm., n. 13, fol. 419.
ronne, le repos du corps et la paix de l'esprit.
C'est la fin qui est réservée, dans un prochain avenir, à l'immortel et gigantesque Athanase , le héros de l'Église d'Orient. C'est la fin qui attend demain le héros catholique de l'Eglise d'Occident, Hilaire, l'immortel évêque de Poitiers ^
Le soir de leur existence ressemble au soir d'une journée orageuse , quand le soleil se couche , couronné de rayons , dans la splendeur sereine d'un ciel purifié.
Voir autour de soi l'Eglise triomphante et les âmes à Dieu, peut- il être un spectacle plus doux pour un évêque ? Eh bien , ce consolant spectacle , Hilaire l'avait tous les jours sous les yeux. Son Église de Poitiers était animée d'une ferveur inouïe. Elle avait enfanté des saints comme Léonins et Just, les apôtres duPérigord; comme Lupien^, ce jeune
1 Magna deinceps tranquillitate Pictavorum Ecclesiam administravit. (Brev. Roman., 14jan.)
- Hilaire avait rencontré ce jeune saint dans une de ses tournées pastorales, à Rezé, bourg situé sur la rive gauche de la Loire, vis-à-vis de Nantes, (Voir M. le chanoine Aubert, Hist. gén. du Poitou, liv. III, p. 218, 248.)
homme aiigélique , que Dieu ravissait au monde deux jours après son baptême ; comme Martin et ses disciples , les apôtres de la Touraine. Florence venait de mourir; mais Triaise vivait encore, exemple étonnant des vertus les plus difficiles à atteindre. La sainteté fleurissait et s'épanouissait partout autour de l'heureux évêque ^
La foule elle-même, entraînée par le courant de piété, de charité et d'abnégation , apportait aux choses religieuses un extraordinaire élan. Oublieuse de ses plaisirs d'autrefois, elle laissait déserts les cirques et les théâtres^, et affluait, chaque matin et chaque soir ^, pour la prière commune. L'illustre vieillard lui expliquait, pour l'élever encore au-dessus d'elle-
2 Dom Chamard, Origines de l'Éfflise de Poiliers, ch. xii, xm, XIV, XV. — M. le chanoine Aubert, liv. III, iv.
* L'arène de l'amphithéâtre comptait deux cent soixanlequatre mètres de long sur deux cent dix de large. (V. Mém. des anliq. de l'Ouest, VI , 127 et suiv.) Le peuple de Poitiers aimait à en voir les jeux. Hilaire essaye, en plusieurs endroits de ses discours, de l'en détourner. (M CXVIII Psalm., lib.V, n. 14, fol. 276.)
' Dies in orationibus Dei inchoatur, dies in hymnis clauditur. (Hilar., Tract, in LXIV Psalm., n. 12, fol. 169.)
même, ces psaumes de David qu'il appelait, dans son beau langage, « l'entretien céleste de l'espérance humaine ^ » Il nous a laissé, sous le litre de Commentaires , les discours qu'il prononça alors. C'est le dernier ouvrage qu'il ait composé et comme le testament de cette grande âme ^
Pour rendre plus attrayantes encore ces réunions sacrées, il introduisit dans son Eglise la pompe religieuse des basiliques orientales. Il avait entendu, pendant les jours de son exil , le peuple des villes grecques d'Asie chanter dans ses temples des hymnes à la gloire de Dieu. 11 composa des hymnes latines semblables '^ à celles dont l'écho lui revenait avec ses souvenirs, et il les fit chanter dans les assemblées chrétiennes. L'Occident en-
1 Omnis Dei sermo, qui in scripturis divinis continetur, in spem nos bonorum cœlestium vocat. (Hilar., Tract, in CXVIU Psalm., lib. VII, n. 1, fol. 282.)
2 Hieronym., Epist. VI ad Florent. — Vila S. Hilar., apud Benedict., n. 109.
3 Le livre des Hymnes a élé découvert avec le traité des Mystères, en 1884, par G. F. Gamurrini. Il eût été bien intéressant de les connaître; mais quand seront-ils publiés?
tendit pour la première fois à Poitiers ces cantiques sublimesetpopulaires tout ensemble, dont l'Église a approuvé la tradition, prélude des hymnes éternels et des incompréhensibles cantiques de la patrie * , expression tranquille et passionnée des âmes exaltées dans l'amour ^
Même succès en dehors de la ville épiscopale. Martin avec ses disciples , armée vaillante d'apôtres , parcourait les villes et les bourgades de l'Aquitaine, redoutable à Satan et à tout ce qui n'était pas avec Jésus-Christ. Les idoles tombaient à sa voix , écrasant sous leurs débris les idolâtres obstinés. Des miracles sans nombre montraient que la puissance surnaturelle était avec cet homme et les siens, elles païens, persuadés, entraînés, vaincus
1 Hilar., De. Trinil.,V\h. VI, n. 43.
2 Vila S. Hilar., apud Benedict. , n. IH. — Saint Hilaire semble avoir eu deux buts en composant ces hymnes : nourrir la piété des fidèles et les prémunir contre l'erreur envahissante de l'arianisme. « Lo scopo dell' inno tende ad affermare nel popolo la caltolica fede seconde il simbolo niceno contro li invadente arianismo, massime nelle Gallie. » (Gamurrini, loc. cit., p. 83.)
par ce qu'ils entendaient et voyaient, se convertissaient en foulée
Hilaire allait visiter souvent à Ligugé , hier leur berceau , aujourd'hui leur florissante retraite, ces semeurs de bon grain, les fils de son cœur. 11 aimait à y revenir comme aux jours de la fondation, et à enivrer là sa vieille âme ardente de prière et de solitude dans la paix divine du monastère. Il s'entretenait avec les religieux , apparaissant au milieu d'eux avec sa tête blanche comme un aïeul. Il partageait leurs longs jeûnes et le pain grossier de leur unique repas. Il les encourageait, il les conseillait, il les enflammait par le récit de ses luttes et l'évocation des éternelles promesses faites à l'Église du Christ. Il allait jusqu'à leur donner l'exemple, vieillard affaibli , de l'obéissance à la règle austère. Sa main tremblante , cette main vénérable qui avait signé des chefs-d'œuvre, transcrivait humblement les Écritures , comme le plus simple frère. Il transcrivait ainsi les Évangiles tout
1 Sulpit. Sever., Vila S. Martini. — Dom Chamard, Saint Martin et son monastère de Ligugé, ch. viii.
entiers deux fois , une fois en grec et une fois en latine
Hilaire, par ces suprêmes efforts, voulait donner à son âme son dernier achèvement. « Il faut marcher jusqu'au bout, disait-il, marcher sans repos et tendre toujours vers la perfection souveraine, quoi qu'il en coûte pour l'atteindre^. »
Il trouvait alors dans son cœur des paroles comme celles-ci : « Craindre Dieu , pour moi c'est l'aimer : ma crainte se fond dans l'amour ^ » — « Le triomphe de notre foi , c'est notre humilité *. » — « L'attente des biens
1 Vita S. Hilar., apud Benedict., n. 112. — Nous lisons dans le testament de saint Perpétue , troisième successeur de saint Martin sur le siège de Tours, une disposition par laquelle il lègue à saint Euphrome, évêque d'Autun, un livre d'évangiles écrit par saint Hilaire, évêque de Poitiers. (Me"" Cousseau , Mémoire sur le plus ancien monastère des Gaules.) — Le moine Druthmar affirme avoir vu aussi un manuscrit d'Hilaire : a Vidi tamen librum Evangeiii graece scriptum, qui dicebatur Hilarii fuisse. » {Exposit. in Matth., cap. i, apud Patrol. lat., t. CVl, col. 1266.)
* Tendendum autem est semper, non etiam desinendum. (Hilar., Tract, in CXXVI Psalm., n. 13, fol. 419.)
3 Hilar., Tract, in CXXVU Psalm., n. 2.
< Jd., Tract, in CXXX Psalm., n. 1.
éternels est le seul bonheur de la terre \ » Et ses regards se levaient vers le ciel avec une inexprimable expression de confiance et de tendresse. « Nous avons dès aujourd'hui, répétait-il, la lumière des biens promis, cette lumière dans laquelle nous voyons par reflets et par énigmes l'image de l'incompréhensible béatitude ; mais bientôt nous verrons le Seigneur face à face , sans intermédiaire , sans obscurité, sans nuage, et mieux que par tous les rayonnements. Nous tressaillirons , extasiés, dans la contemplation claire de notre bonheur , et ce sera là le fruit de nos œuvres et la récompense de la pureté de nos vies ^ 1 »
Un jour, il bénit tous les lils de Martin avec une émotion plus vive que d'ordinaire; il leur donna de suprêmes conseils , comme s'il ne devait plus les revoir; puis il s'en revint à Poitiers, chère ville qui avait été son berceau et qui allait être sa tombe.
Son œuvre 5 en effet, paraissait achevée. Son Eglise était devenue, après quinze ans
1 Hilar., Tracl. in CXLVIII Psalm.,n. 1.
2 M., Tract, in CXXVII Psalm., n. 11.
passés SOUS sa direction, la plus florissante Église des Gaules. Énergique et doux, suivant les occurrences , il avait montré à ses frères dans le sacerdoce et l'épiscopat le modèle de la vie pastorale. Il avait été la grande lumière de l'Occident. 11 avait étonné et éclairé l'Orient, cette terre si religieuse, mais alors perdue dans les dédales de spéculations inextricables. Il avait été « Thomme aux œuvres magnifiques^ d appelé à l'incomparable gloire de Père de l'Église ^.
Quand Dieu jugea comble la mesure de ses épreuves et de ses mérites, il trancha pour la transplanter ailleurs cette belle et longue vie. Il voulut toutefois, avant de la rappeler à lui, lui donner sur cette terre une dernière consolation.
Il y avait à cette époque, sur le siège mé-
1 Biblioth. nat., F, lat., 196.
2 Doctor apostolicus vacuans ratione sophistas , Fontibus ingenii sitientia pectora rorans, Rite sacerdotii penelralia jura gubernans, Hilarius famae radios jacuiabat in orbem.
(S. Fortunat., De Vila S. Marlini.)
tropolitain de Reims, un évêque nommé Maternien. C'était un grand saint, et Tun des plus fermes champions de la vérité catholique. 11 avait secondé naguère puissamment dans ses provinces Faction de l'évêque de Poitiers. Aussi ces deux hommes s'aimaient-ils tendrement.
Depuis vingt -trois ans à la tête de l'Église de Reims, Malernien avait atteint sa soixantième année, lorsqu'un jour un ange se présente devant lui. « Votre pèlerinage terrestre touche à son terme, lui dit-il, et votre ami Hilaire est aussi sur le point de terminer sa carrière glorieuse. j>
Maternien partit sur-le-champ pour Poitiers: il allait se préparer auprès d'Hilaire au bonheur de la vision éternelle.
Hilaire, de son côté, avait eu révélation de l'arrivée prochaine de son ami. Quand l'évêque de Reims se présenta à la frontière du Poitou , trois députés , choisis parmi les plus saints disciples, attendaient l'illustre visiteur.
Saint Martin , saint Just et saint Lienne
amenèrent Maternien à Poitiers. Les deux amis se virent, et, douze jours durant, s'entretinrent ensemble des choses de l'Église et de Dieu. La ville était en fête. Des acclamations saluaient les deux saints personnages dans les rues et jusque dans les temples.
Le douzième jour, l'ange qui les avait avertis une première fois leur apparut de nouveau pendant qu'ils priaient. « L'heure est proche, leur dit-il, vous allez, en récompense de votre courage invincible, enfin recevoir la couronne immortelle ! :&
Les deux athlètes du Christ se relevèrent et chantèrent ensemble un cantique d'action de grâces. La mort est si douce pour ceux dont la vie pure a été tout entière consacrée à Dieu !
Maternien voulut aller mourir au milieu de son peuple. Hilaire cependant ne pouvait se séparer sitôt d'un ami venu de si loin. Il l'accompagna, et, marchant avec lui pendant trois jours , le reconduisit jusqu'aux limites de son diocèse. Là ils se dirent adieu.
Quelques jours plus tard, Maternien rentrait
326 VIE DE SAIiNT HILAIRE
à Reims et s'y endormait doucement dans le Seigneur ^
Hilaire revint sur ses pas et rentra aussi à Poitiers. Le grand homme n'avait plus qu'une pensée : se préparer à mourir. Il se retira dans la maison où il avait, un an à peine auparavant, reçu le dernier soupir de sa femme et de sa fille*.
Un soir, il fut pris de frissons soudains. C'était le 13 janvier 368. Le saint évêque sentit que la mort l'avait touché et qu'il était arrivé à l'heure de la suprême délivrance. Il appela ses disciples; Just et Lienne accoururent. Ils le trouvèrent pâle et rayonnant. Le bienheureux pontife eut avec eux un dernier entretien. Il leur parla de tout ce qui
' Bolland., Vita S. Malern., 30 april,
2 Cette maison s'élevait sur l'emplacement donné ensuite au petit édifice paroissial fondé par le chapitre de Poitiers, sous le vocable de Saint-Hilaire-entre-les-Églises, c'est-à-dire entre Saint- Pierre et son Baptistère, dédié à saint Jean. (Voir M. le chanoine Aubert, Hist. gcn. du Poitou, liv. 111, note 72.) — Dom Chamard {Origines de l'Église de Poitiers, p. 398) fait mourir saint Hilaire dans son ancienne demeure de patricien. 11 ne nous appartient pas de trancher la question.
pouvait intéresser leurs âmes faites à l'image de la sienne, de combats contre l'erreur, d'amour pour les peuples , et surtout des joies ineffables de l'éternelle patrie.
Cependant le bruit du péril où il se trouvait s'était répandu dans la ville avec la rapidité des mauvaises nouvelles. La foule était accourue et s'entassait , dans les ténèbres , près de la cathédrale et de la demeure du pontife. On l'entendait se lamenter au loin, et son gémissement, mêlé au vent de la nuit, ressemblait à la plainte formidable de la mer. Deux fois le mourant envoya Lienne vers son peuple pour lui demander de montrer plus de courage et de se retirer en paix. Vers minuit, les rassemblements se dispersèrent, et tout rentra dans le plus profond silence. Lienne veillait au chevet de son maître, lorsque tout à coup une lumière éblouissante, pareille au flamboiement d'un vaste éclair, remplit la chambre ^ Peut-être l'ange de Dieu venait -il chercher cet autre Elie sur son char
1 Propr. martyr. Eccl. Pictav., 1 februar.
enflammé, ou peut-être était-ce le rayonnement miraculeux que jetait tout autour d'ellemême en partant cette âme tout amour et clarté.
Hilaire venait de mourir, ou plutôt de renaître ^
Il était dans le ciel, où l'avaient porté, au milieu des contradictions de son existence, ses plus constants désirs, dans ce ciel où Tattendaient une épouse et une fille bien-aimées, élues et couronnées avant lui , où l'attendait surtout, là-haut dans les splendeurs inaccessibles, sur son trône inébranlable, ce Jésus- Christ dont il avait, avec les ardeurs d'un cœur passionné et les lumières d'un sublime génie, défendu héroïquement l'éternelle divinité.
* Ejus natalis. (Bolland., I3jan., p. bS.)