CHAPITRE I
Hilaire naquit sur le seuil du iv" siècle, de ce siècle qu'il devait, avec Athanase, remplir du bruit de son nom dans la rumeur perpétuellement grondante des conflits ecclésiastiques et des batailles doctrinales '. Il vit le jour dans cette partie de TAquitaine-Seconde qui s'étend à quatre-vingt-dix milles de l'océan Britannique*. Dans quelle ville ou dans quel village ?
Suivant les uns, ce serait au bourg de Cléré , sur la limite des deux diocèses d'Angers et de Poitiers, en ce pays accidenté et charmant qui donne naissance à la petite rivière du Layon ^
1 s. Augustin, Contr.Julian., lib. I, c. ir.
' Fortunat., Vila S. Ililar., lib. I, num. 3.
3 P. Branchereau, curé de Trémont, Saint Francaire, 1863,
Suivant d'autres, ce serait à trois kilomètres de là, dans un des plus beaux sites de Ipi même contrée, à l'endroit oii les deux petits ruisseaux de Saint-Paul-du-Bois et des Gerqueux-sous-Passavant viennent, par des vallées profondes et étroites, se jeter et s'unir dans la rivière élargie ^ Le temps a fait crouler l'illustre demeure; mais il en reste encore quelques vestiges. A l'extrémité même de la vallée s'élève un tertre dominé tout autour par des coteaux abrupts. « C'est le lieu appelé le Bas-Mureau. On y a détruit dans ces derniers temps les restes d'une vieille ferme qui existait encore il y a une trentaine d'années. Mais certaines inégalités de terrain en forme de fortifications , des tas de pierres , des débris de murailles enfouis sous le sol attestent d'une manière presque indubitable d'antiques et importantes constructions. D'après une ancienne tradition, c'est dans ce lieu que s'é-
p. 5, 6. — Du Sausset, lit. XI , c. ii. — Le R. P. dom F. Chamard , les Vies des saints personnages de l'Anjou (saint Francaire et saint Hilaire), p. 7, note 1. 1 Rolland., 13 jan., num. 22, p. 67.
levait autrefois le château du seigneur Francaire, père- de saint Hilaire, évêque de Poitiers ^ »
Suivant d'autres enfin , il serait né à Poitiers même * , dans une maison située là où s'élève la basilique de Saint- Hilaire- de- la- Gelle».
Quoi qu'il en soit, issu d'une famille patri-
1 M. P. Branchereau, Saint Francaire, p. 7, 8. — D'après Mer Barbier de Montault, trois choses sont établies par la tradition relativement à saint Francaire, à savoir : 1» qu'il était seigneur du Mureau; 20 qu'il y vécut, y mourut et y fut enterré; 3» qu'il fut le père de saint Hilaire. (Fêtes de saint Francaire , Confesseur, Répertoire archéologique de l'Anjou, p. 457.)
' Hieronym., Comment, in Epist. ad Galat., Prœf. lib. II.
Si Hilarium quaeris quis sit cognoscere, lector, AUobroges referunt Pictaviis genilum,
(Yen. Fortunat., Carm., lib. I, 16.)
Pictavis residens, qua sanctus Hilarius oliiii Natus in urbe fuit, notua in orbe Pater.
[Id. ibid., lib. VIII, 1.)
Voir dom Chamard , Origines de VÉglise de Poitiers, ch. vu, • p. 146.
3 Autrefois église abbatiale d'un monastère de chanoines réguliers, maintenant chapelle des religieuses carmélites. (Msr Pie, Œuvres, t. VI, p. 3H.)
cienne et sénatoriale ', Hilairc apporta en naissant, suivant l'expression d'un de ses plus illustres successeurs, un cœur plus haut encore que son origine *.
La première prière de l'enfant ne fut pourtant pas pour cette Trinité radieuse qu'il devait aimer plus tard si passionnément et scruter de son œil d'aigle à de si prodigieuses profondeurs. Francaire était païen ^; Hilaire hérita donc en naissant de la religion de son père. Et qui sait même? Le vieux druidisme n'était pas mort dans ces régions de l'Ouest : peut-être les branches du gui sacré cueilli dans les forêts prochaines ombragèrent-elles son berceau. En tous les cas, romain ou druidique, le paganisme fut, semble-t-il, la première religion de ce fils d'une famille gauloise ^ Il faut l'avouer toutefois, cette enfance
1 Forlunat, Vi(a sancli H ilmni ,Vih. I,n. 3.
» Msr Pie.
3 Jean Bouchet, Annales d'Aquitaine, ch. vi.
* Vila sancti Hilarii Episcopi , ex ipsius scriplis ac veleru7n monumentis , num. 3, 4, 5. — Lenain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'hisloii^e ecclésiastique , t. VII (notes sur saint Hilaire, II, p. 747). — Renkens, Hilarius von Poitiers; SchafThouse, 1864.
et cette jeunesse restent obscures; l'on ne sait rien des années qui les remplirent, sinon qu'elles furent chastes et. laborieuses, et qu'un œil attentif, en observant de près ce tranquille jeune homme, eût pu voir sur son front ce mystérieux signe dont Jésus -Christ marque les siens ^
Longtemps barbare, la Gaule avait merveilleusement changé, depuis ces jours où, vaincue, malgré son héroïsme, par la force romaine aidée du génie de César, elle avait dû se soumettre aux nécessités de la conquête. La civilisation y avait germé comme en sa terre natale. L'orgueil farouche de la nation s'était humanisé % les mœurs s'étaient adoucies, et, grâce aux nombreuses écoles répandues partout, l'esprit vif, facile et passionné de cette race heureuse s'était trouvé rapidement initié aux secrets de la littérature , de l'art et de la philosophie antiques. Ces nou-
1 Cujus a cunabulis tanta sapientia primiliva lactabatur infantia, ut jam tune potuisset intelligi Chrislum, etc.. (Forlunat, lib. I, n.3.)
' In hymnorum carminé Gallos indociles vocat. (Hieronym., Prœf. in lib. II Comment, ad Galal.)
veaiités sereines, belles pensées, belles images, mélodieuses cadences, tombant peu à peu dans l'âme de ce peuple qui n'avait connu jusque-là que les pensées sanglantes et le rythme brutal des hymnes de combat , produisaient sur lui l'impression d'un délicieux réveil et comme d'une résurrection. Il s'abandonnait sans retenue au charme des choses nouvelles.
Jamais les écoles gauloises n'avaient été plus florissantes qu'à l'heure où nous sommes, et nulle part peut-être l'ardeur de connaître plus vive que dans ces municipes de l'Aquitaine et de la Narbonnaise qu'Hilaire habitait^ Énergique, réfléchi, épris de bonne heure des beautés supérieures du monde intellectuel', le jeune homme se livra à l'étude avec la fougue de celte belle et vaillante na-
1 Hieronym., Episl. IV ad Rusl. — Ammian. Marcellin., lib. XV, c. II. — Villemaiu, Tableau de l'éloquence au ivsiècle (saint Hilaire), p. 228. — Histoire liltéraire de la France, 1. 1 , part. 1 , iv« siècle de l'Eglise. — État des lettres dans les Gaules, p. 1 et seq. — M. de Champagny, Les premiers Césars, p. 13 et seq. — Dom Chamard, Origines de l'Église de Poitiers, p. 154 et 155.
> Forlunat, Vita S. Hilar., lib. 1, num.3.
ture qui va peu à peu se révéler à nous. Rien de ce qui peut orner une intelligence d'élite ne lui resta étranger. S'il faut en croire certaines traditions respectables, il prit un jour, dans son ardeur juvénile, ce bâton de voyageur que les sages antiques promenaient par le monde et s'en alla, comme eux, demander la science à ses sources les plus pures. Poitiers , Trêves, Rome et la Grèce le virent étudier tour à tour ^ La connaissance de la langue grecque lui permit de comprendre ces immortels chefs-d'œuvre éclos au soleil de l'Attique, modèles incomparables de ce que l'humaine faiblesse réalisa de plus beau. Mais c'est aux auteurs latins qu'il donna la préférence. Son vigoureux esprit aimait à se tremper aux sources romaines : il y trouvait une plénitude, une force, une noblesse, une franche allure , plus imitables pour lui que la perfection pondérée et réglée des fils d'Athènes. Parmi ces auteurs, Quintilien fut ce-
1 Bolland., 13 jan., n. 23, p. 67. — Dom Chamard, Saint Martin à Ligugé, p. 19.— M. le chanoine Aubert fixe la date de ce voyage vers 320, (Hxst. gén. du Poitou, liv. II, p. 131.)
lui qu'il préféra*. Il aimait à le feuilleter, s'efforçant d'aspirer, pour ainsi dire, dans la lecture des pages où son souffle circulait encore, l'âme d'un orateur qui fut avant tout un homme de bon sens , de bon goût et de bon style. Il faut dire que Quintilien était alors en très haute estime. La prodigieuse renommée de ce pédagogue de l'éloquence avait porté son écho jusqu'à deux siècles de son temps. Sa Rhétorique ^ passait aux yeux des Romains dégénérés, si pauvres en gloires littéraires, pour le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Et c'est à ce livre que tous les jeunes gens en qui brûlait le feu sacré , aspirants au barreau ou aux charges publiques, allaient demander le secret des plaidoyers victorieux et des belles harangues.
Hilaire travaillait donc ainsi , poussé par le pressentiment d'une vocation inconnue. Cet art oratoire qu'il ambitionnait pour son éclat ,
1 Hieronym., Ep. LXXXIV. — Darras, Hist. de l'Église, t. IX, p. 457.
* Institution oratoire. Lire la piquante élude de M. Alex. Pierron, Littérature romaine, xxxviii, p. 545 et seq.
le jeune homme devait le posséder un jour. Mais ce n'est pas aux souvenirs laissés dans sa mémoire par le rhéteur païen qu'il devait emprunter son éloquence. La source en devait être plus profonde et plus riche; elle devait jaillir d'un cœur passionné pour la foi et pour les hautes vertus, et d'un génie impétueux fait d'intelligence perçante et d'indomptable volonté.
Devenu homme, Hilaire se maria. Il épousa une jeune fille belle et bonne, d'une famille illustre * et de la race de celles dont un grand poète devait dire plus tard :
Elle a trop de vertu pour n'être pas chrétienne *.
Si elle ne croyait pas encore, la jeune épouse n'était pas loin de l'Évangile. L'heure approchait où la foi, tombant sur son âme, la devait saisir et ravir pour la vie \
De cette heureuse union une enfant naquit ; elle fut appelée Abra , nom gaulois plein de sonorité et de douceur.
' J. Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. 22.
' Corneille, Polyeucte, acte IV, scène m.
* Forlunat, Vita S. Hilar., n. 3. — Dom Constant, n. 18.
Époux d'une femme charmante, père d'une enfant qui était la grâce même et que chaque jour embellissait, esprit délicat, apte aux jouissances élevées de l'étude, jeune et vigoureux, riche et noble, cet homme pouvait-il raisonnablement demander d'autres faveurs à la fortune ?
Hélas! il semble que les prospérités creusent encore l'âme humaine et en agrandissent le vide immense. Hilaire , avec tout son bonheur, n'était pas heureux.
A quel tourment pouvait-il donc être accessible?